Métamorphoses de remue.nuit
avec les voix de Séverine Batier, Barnabé Perrotey, Patrick Chatelier

1

De profil. Anciennement.
Aile d’avion ou saillie d’industrie, il se dissout en phénomène atmosphérique - double soleil, pluie acide, spectre du Brocken. Il rejoue l’invention de la vue et sa mise au point, l’arrachement des formes à leur durée, à la mémoire de la Terre en son premier état. Sur la surface étoilent les restes de l’aura et les miroirs tendus par des mains, les intuitions animales envers l’orage, la pression et le doute interstices. Une volonté le ferait changer avec la courbe du soleil mais cette volonté, depuis que le jour arrête, essaime en attentes minuscules auxquelles rien ne répond.

De dos. C’est un homme.
On reconnaît son bleu, sa droite, son angle d’ouverture. Son geste supposé tel, par haussement. Il se débat avec le n de néant, avec les a d’avalanche, avec l’absence de tirets et de conjonction.
Il parle d’un Melmoth, ancêtre nomade, et la mère du grand-père du père lui apparaît dans un creux de poignet. La mère du père du grand-père atteint une vieillesse dont nul trait ne témoigne, mais dans ses teintes elle donne accès. La mère du grand-père du grand-père enseigne les secrets de cuisson. Elle et lui s’entendent. Chacun appuie sur un côté de l’autre. Chacun essuie la bouche qu’il voit. Ils voudraient un sillage où promener dans la neige.

De caillou. Le devenant.
Sa matière fut assujettie qui n’est pas pesante, secouée de flocons. À peine soulève-t-il une question de visage, agrandie par la découpe, par une géomancie. Une marche l’anime, malgré les pics inconsistants de son but, son sifflement répétant les mêmes notes sur un tempo sans variation. Il a rompu avec les paysages.
Et la voix peut-être : « Moi comme avant. Elle comme demain. Moi comme ensuite. Elle comme autant. »
À l’abandon la force de la face.


2

Je ne me souviens pas du moment de ma naissance. Je ne me souviens pas, quand autour des cerveaux inscrivent, quand une date fait écho. Je ne suis pas dans une chambre, la vedette d’aucun drame. Je ne reconnais pas les odeurs : mammifères, médicales, leur différence et leurs familles, si c’est pour la vie une marque. Je ne me souviens pas de passage, de mains qui s’empressent ou d’une violence, violence ample sans doute, lente, mémorable.
Je ne me rappelle aucune matière. Je ne pourrais pas dire glaires, sang, mucosités. Je ne vois pas de tubes, seringues ou même de lit. Je n’utiliserais jamais les mots amniotique ou puerpéral.

C’est le matin le soir. Au milieu d’une fin. Il pleut sec. Je relirais les titres du journal du jour : catastrophe enviable, météo d’assises, chiens écrasés faisant la course. Quelqu’un forme des vœux au passé. Quelqu’un dicte à haute voix la liste des morts. Cela nulle part ne recèle pour moi d’absurdité.
Je n’enfile pas de couloir encombré, de zone stérile, je ne croise pas de brancard ou d’infirmière. J’hésite en appuyant sur le bouton d’ascenseur. Dans la rue je regarde au travers des passants, par-delà leur histoire, leur voix silencieuse. J’ignore les choses qui tombent, les trajets d’enfants, les intérieurs cuir. Je renonce à compter les nuages.

Je suis incapable de garantir que naître est une chose bonne, si c’est un soulagement ou un mélange, gain et perte, début, je ne pourrais conseiller ça à quiconque et en même temps. Les mots venue au monde ne conviennent pas. Le mot miracle non plus (miracle admet l’horreur possible). Je n’en veux pas et j’en veux. Et en même temps je n’en veux pas. Je veux dire, je n’en veux pas au monde entier. Et en même temps - désolé je n’y arrive pas - je crierais je n’y arrive pas. Je ne me souviens pas de mon premier regard. Je ne me souviens pas du dernier.

3

Seuls.


















































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Patrick Chatelier - 18 juillet 2006