Cécile Wajsbrot | Conversations avec le maître

Je vis dans l’entrave, disait-il, les obstacles s’accumulent devant moi comme devant personne, dès que je touche à quelque chose, les ramifications sont infinies, les murs se dressent, les routes sont déviées, barrées, tout concourt à m’empêcher - les enjeux sont trop grands.

L’hiver est là et le soir s’étend aux après-midi, la nuit plonge aux racines de la vie et devant mon écran, je lis ces voix muettes. À la radio, à la télévision dans les journaux, on ne parle que de cela - la mer a envahi la terre, d’abord la terre a tremblé puis il y a eu un raz de marée sur les côtes de l’océan Indien, engloutissant des villages et des villes, engloutissant des îles, un mot nouveau est apparu dans toutes les langues, le tsunami, et sur l’écran, ils parlent.

— Je reviens de là-bas.

— J’y avais passé les vacances d’été.

— Je suis rentré de la capitale.

— Je connais.

— J’étais à deux cents kilomètres.

— À l’intérieur des terres.

— À trois cents mètres de la vague.

Les murs se sont renversés, les cars, les étalages, les lignes verticales ont disparu, aucun immeuble ne se dresse, tout gît à terre comme gisaient les derniers spécimens d’espèces disparues, il faut s’habituer désormais aux paysages horizontaux, aux lignes obliques, interrompues, en ce monde, rien n’est sûr, les voitures plongent, les arbres se déracinent, les hôtels et les plages disparaissent - la civilisation des loisirs, submergée, n’est plus qu’un immense marécage.

— La mer est venue aux pêcheurs.

— Déversant les poissons, les épaves.

— Et les corps.

— Degré neuf sur l’échelle de Richter.

— Le chiffre fatidique.

— Rarement atteint.

— Rarement dépassé.

— Lisbonne.

— Le Chili.

— L’Alaska.

— À chaque fois, nous récitons la litanie.

— Nous ne construirons plus au bord des mers, nous n’habiterons plus les plages, nous ne bâtirons plus d’immeubles aussi élevés.

— Nous ne défierons plus la providence.

— Nous ne croirons plus en Dieu.

— Nous y croirons plus fort.

— À chaque fois, nous cherchons une cause.

— Trop de matérialisme.

— Trop d’envie.

— Trop d’égoïsme, de folie.

— Désormais, nous serons plus sobres, et nous serons plus simples, nous n’en demanderons pas tant, nous nous contenterons de voir, d’être, nous ne chercherons plus l’avoir, posséder à tout prix.

— Finie, la course contre le temps, la négation de l’évidence, ce désir de record.

— Nous récitons la litanie.

— Cela dure quelques jours, quelques mois - et nous recommençons.

— Jusqu’au tsunami - jusqu’à la catastrophe suivante.

Le maître disait, en musique, les catastrophes sont fécondes. Les guerres. Regardez la Septième Symphonie de Chostakovitch dédiée à Leningrad, créée pendant le siège. C’était le 9 août 1942. Du côté de l’orchestre, la moitié des musiciens avaient péri, leurs instruments gisaient comme de grands reptiles sur des sièges vides et dans le public, des gens affamés, vêtements en lambeaux, le masque à gaz ou l’arme à portée de main. Le temps d’une symphonie, ils oubliaient la faim, les armées et la peur, ils oubliaient la mort et communiaient par la musique, plongeant au cœur de ce qu’ils venaient oublier pour transcender, sublimer.

Peut—être aurait-il composé quelque chose pour le tsunami, un opéra, un requiem, l’une des œuvres au long cours qu’il visait. Il manque les circonstances, disait-il, les grandes œuvres n’existent que dans les périodes de grands bouleversements.

Il y a toujours des guerres, disais-je.

Mais il les écartait d’un geste. Trop lointaines, malgré tous nos discours sur le rétrécissement du monde, la distance existe autant qu’avant.

— État d’urgence.

— Des dizaines, des centaines de milliers.

— Les morts, les disparus.

— Et les survivants cherchent les membres de leur famille à secourir, à enterrer.

— Le malheur n’impressionne qu’en masse.

— Il faut des chiffres.

— Sans chiffres, rien n’a plus d’existence.

— Des records.

— Sans records, rien n’a plus d’existence.

— Pour qu’un événement ait droit de cité, il faut qu’il surpasse tout ce qui est arrivé.

— Toujours plus.

— Toujours plus haut.

— Comme si les montagnes ne cessaient de s’élever, comme si les sommets s’étiraient vers le ciel.

— Mais ce sont des montagnes de morts, les sommets de l’Enfer - et nous sombrons sous les décombres.

— On a beau expliquer comment l’onde de choc s’est propagée.

— Dessiner le trajet au millimètre près.

— Savoir que des îles se sont déplacées.

— L’explication vient trop tard.

— Et elle ne sauve rien.

— Ils parcourent les plages en murmurant des noms, en appelant des maris, des enfants, des femmes ou des amants, des parents, des êtres humains au corps solide et chaud mais sans le savoir, ils ont déjà renoncé et en voulant y croire, ils n’y croient plus.

— Ils cherchent.

— Ils entendent des voix.

— Les chiffres sont encore provisoires.

— La mer recouvre les corps, les rejette à sa guise.

— On leur apporte à manger et à boire quand ils voudraient une vie normale.

— Une barque de pêcheur.

— Et retrouver.

— Un fils perdu.

— Une femme, un mari.

— Retrouver.

— La vie d’avant.

— Aucune organisation humanitaire ne pourra leur donner.

— La vie d’avant, la vie dont ils se plaignaient.

— S’ils avaient su.

— À quel point ils étaient près du bonheur.

© Cécile Wajsbrot, extrait de Conversations avec le maître (roman en cours).

30 juin 2006