Machine-aérolithe d’un temps disparu

(La souris joue avec le chariot.)

Des centaines de doigts avaient tapé sur les touches de cette machine à écrire. Son nom même invitait à la fraternité, comme dans le film des frères Coen qui viendrait bien plus tard, en l’an 2 000. Grâce à son coffret de protection, elle avait franchi des décennies sans se biler, et elle avait senti déferler Internet sans se frapper.

Certes, une de ses vieilles amies avait vu sa carrière gravement entachée car elle avait été utilisée pour envoyer des lettres de dénonciation anonymes à la Kommandantur de Paris, peu avant la rafle du Vel’d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942. Le rouge et le noir de son ruban encreur correspondaient, comme un fait exprès, aux couleurs de l’emblème nazi. La victoire des Alliés effaça opportunément cette période collaborationniste.

L’ensemble des activités de la Brother était nettement plus prosaïque et pacifique : écrire à l’administration des PTT pour se plaindre du retard insupportable dans le courrier (parfois il fallait attendre jusqu’à deux jours pour recevoir une lettre !), relancer l’accordeur de piano, commander des caisses de bouteilles de Chasse-Spleen pour les fêtes de fin puis de début d’année, rappeler à la tante Yvonne qu’elle n’avait toujours pas remboursé le prêt familial qui lui avait été consenti pour acheter sa maison de campagne en Haute-Saône, envoyer un compte rendu des dernières vacances aux cousins alsaciens éloignés, louer le dernier article d’un chroniqueur du journal Le Monde (qui acquit plus tard la reconnaissance de l’Académie française), dérouler enfin une comptabilité domestique plus nette qu’au crayon de bois.

Cette machine avait beau avoir l’inconvénient d’être bruyante (elle transformait toute pièce où elle fonctionnait en commissariat de police), elle savait exécuter son travail avec soin, obstination et sans fatigue. Le Corrector - un genre de sperme orthographique - venait à son aide, lorsque la faute crevait visiblement le papier, en fonction de la connaissance de la langue ou de la dextérité de celui qui lui caressait les touches.

A gauche, la manette du chariot de la Brother, bien qu’elle n’eût pas la finesse et l’éclat d’une tige de marque Japy, musclait le bras qui devenait lui-même mécanique, comme la main du pianiste vouée aux basses et à un effort sans doute moins naturel que celui effectué du poignet droit (le Concerto pour la main gauche de Ravel est une autre paire de manches).

Au fil des années, la Brother avait gardé son teint de jeunesse. Ses différents utilisateurs (tous de la même famille, car pour rien au monde ils n’auraient voulu se séparer de ce secrétaire portatif, qui ne consommait pas un centime d’électricité ou d’abonnement à un fournisseur de service) en prenaient un soin jaloux, méticuleux, l’astiquaient, la faisaient reluire et relire, et l’attiraient auprès d’eux comme un prolongement articulé de leur esprit.

Les lettres formées sur le papier, le ruban bicolore qui voyait les petits marteaux (soulevez le couvercle d’un piano, vous obtenez un agrandissement de machine à écrire !) rivaliser entre eux de célérité, de cadence, d’audace pour le crucifier, les feuilles maintenues, à la place exacte de ce qui est maintenant un écran d’ordinateur, par une mince barrette métallique, toute cette usine en réduction tournait rond, baignait dans l’huile. Elle ne se mettait en grève que si son utilisateur l’avait décidé impromptu : elle ne dépendait donc que de son humeur.

S’il partait en vacances, il emportait sa Brother (il avait songé un temps à l’appeler « Sister »), la tenant par la poignée, elle voyait ainsi du pays, parfois même des collègues de bureau.

Après la mort de son propriétaire, la machine à écrire fut mise en vente par le fils, lors d’une brocante qui se déroula le dimanche 2 juillet 2006, le long du canal Saint-Martin à Paris (10e). Le temps était au bleu et jaune, certains prétendaient même que la canicule était de retour. On prenait un semblant de frais au bord de l’eau verte.

Mais qui s’intéressait à un instrument désormais dépassé, obsolète, même s’il avait été fort utile à bon nombre d’écrivains du XXème siècle : l’Underwood de Yourcenar, de Hemingway, de Duras... aurait pu devenir la Brotherhood ! Pourtant, il était plus simple maintenant d’aller sur le parvis de Beaubourg et de brancher son micro portable WiFi pour se transporter immédiatement à Tours, Tokyo ou Rio de Janeiro.

Solitude des objets tombés en désuétude et laissés à l’abandon...

Les touches des ordinateurs étaient désormais silencieuses et les ordonnateurs de l’écriture en direct s’activaient délicatement dessus, assis à la terrasse d’un café ou d’un restaurant. La machine à écrire, l’ancienne, l’antique, même pas encore électrifiée, n’avait pas été reliée instantanément au monde, c’était bien là le défaut mortel : sa production (lettres, livres, mémoires, poèmes, calligrammes, inventions diverses...) avait dû recourir à des intermédiaires, aux facteurs de la Poste, à ses chemins de fer, à ses camions ou à l’Aéropostale pour qu’elle parvienne à bon port. Comme si elle fabriquait continûment elle-même des cocottes en papier qui devaient ensuite prendre un envol périlleux.

Objet de musée ou de collectionneurs ? Un relevé d’empreintes digitales aurait pu retrouver et détailler les multiples strates - et peut-être même reconstituer toutes les lignes écrites, la police scientifique progresse chaque jour - qui s’étaient accumulées durant ces années sur le clavier en relief de la machine à écrire, maintenant au bord du plongeon fatal.

Un passant s’était arrêté devant la Brother.

- How much ?, s’enquit-il auprès du légataire.
- Pour vous, ce sera 900 euros, c’est une pièce rare et très recherchée.
- It’s a joke ! Un « browser », I’got one, more efficient !
- Ecoutez, donnez-moi votre adresse, et je vous écrirai, avec cette machine même, une autre proposition que je vous enverrai, on doit pouvoir trouver un terrain d’entente.
- OK, so you write to : « Steve Jobs, Cupertino, California, USA ». I’m waiting for your letter !

Pour la nuit, en tout cas, la Brother possédait un couvercle, tout comme ses compagnons d’infortune installés un peu plus loin, qui n’étaient probablement pas dactylographes.

Dominique Hasselmann - 3 juillet 2006