Par tous ses chemins

Jean-Paul Michel. La maison d’édition William Blake & Co. qu’il dirige a trente ans.

Une longue histoire qui se mêle au parcours et aux rencontres littéraires de celui qui est aussi écrivain, poète depuis l’âge de 17 ans et enseignant en philosophie.


Les lecteurs de Pierre Bergounioux auront censément rencontré « Celui qu’un feu, une fée avait élu, lavé du maléfice qui nous privait du premier mot, de la moindre chance [et] qui avait passé trois jours près de l’auteur des Champs magnétiques. »

Merci à Sud-Ouest Dimanche, d’autoriser la reprise de cet article en l’honneur des trente ans de William Blake & Co. La photo est de Guillaume Bonnaud.

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Le plus sûr, pour le rencontrer, est de fixer un rendez-vous très précis, de bonne heure, quelque part dans un endroit de son beau labyrinthe, quartier Saint-Michel, à Bordeaux. C’est là que Jean-Paul Michel vit, travaille, pense, écrit, édite. Depuis trente ans, il dirige les éditions William Blake & Co. dont le catalogue fait le récit d’une exigence sans concession.

Une histoire précède Jean-Paul Michel, né en 1948 en Corrèze, celle d’une vie faite de strates et encore de strates, riche d’une histoire donc, mais aussi d’une pré-histoire et même d’une proto-histoire, elle-même nourrie par une mémoire ancienne. Comme si l’œil de Jean-Paul était celui de l’éléphant ou du rhinocéros qui aurait connu l’avant de l’avant. Ce qui est stupéfiant dans sa biographie, c’est la précocité, la lucidité, le désir du désir, très tôt.

Dialogue avec André Breton.

A 17 ans, lycéen à Brive, et alors qu’il écrit « depuis déjà plusieurs années », un premier poème est publié : « Ma saison au monde ». L’écho rimbaldien est manifeste. Le poème est accueilli dans le « Cahier de la Tour de Feu », de Jarnac. Lui-même publiait une petite revue avec des amis, « Braise ». Il y avait alors du feu partout. Quand vient l’été 1966, il file à Saint-Cirq-Lapopie, dans le Lot, où il rencontre André Breton. Le dialogue avec Breton lui ouvre soudain toutes les fenêtres d’un palais qu’il explore encore aujourd’hui. « Il m’a accueilli avec une extrême générosité », se souvient Jean-Paul Michel. « Il m’a parlé de sa propre rencontre avec Paul Valéry, je lui ai donné des poèmes, il m’a invité à nouveau. Il était aux antipodes de l’image fermée que colportaient de lui des gens qui ne l’ont jamais rencontré. Avec lui, j’ai compris ce qui m’attachait à la poésie. A savoir qu’elle fait la place à l’exception réelle, contre les généralités abstraites. »

Breton meurt à la fin de l’été. Jean-Paul Michel est à la levée du corps, suit le cortège au cimetière des Batignolles, lit l’épitaphe du poète : « Je cherche l’or du temps. » Il a 18 ans à peine, il s’apprête à devenir étudiant en philosophie. Bordeaux et, déjà, il est planté profondément dans ce terreau. Pourquoi la philosophie ? « Très tôt, Rimbaud a été pour moi une illumination absolue et un problème considérable puisque c’était aussi un emprisonnement, le pire des châtiments, donc. Pour sortir de ce piège, je n’ai pas écrit pendant dix ans afin de ne pas devenir un perroquet. Il a fallu un remède de cheval. Il a fallu que je me détache, que je me guérisse, que je me débarrasse de moi, que je sois nouveau. Au fond, c’est toujours ça l’enjeu de l’écriture. »

Règlement de comptes.

La philosophie vient donc comme antidote. A Bordeaux, il rencontre Jean-Marie Pontévia, un de ses professeurs qu’il publiera plus tard, une autre rencontre essentielle pour lui. En 1973, c’est l’agrégation de philosophie, matière qu’il enseigne toujours. Il navigue dans la pensée de Pascal, Spinoza, Héraclite. Avant cela, il y a eu la tourmente de Mai 68, la découverte d’un absolu, d’une « entièreté ».

En 1975, revenu de cette « guerre », il reprend une citation « idéalement paradoxale » de Joyce, « c’est une grave erreur que d’avoir des ancêtres forbans » et publie un texte pour régler ses comptes avec son passé de corsaire. La littérature lui revient au visage. « Du dépeçage comme l’un des beaux arts » paraît en 1976. Il donne le « la » aux éditions William Blake. A l’époque, Perros, Barthes et Foucault le saluent.

Ce texte repris dans un recueil plus général, en 1997, par Flammarion, était épuisé. Il vient de paraître à nouveau. Lui aussi est un labyrinthe, très cohérent, tout est extrêmement cohérent dans l’oeuvre et le travail de Michel, mais c’est tout de même une somme d’une densité folle, où l’oeil du poète voit dans les nuits les plus profondes. Convaincu de la précarité du monde mais porté par un espoir où « l’imaginaire compensateur » est une vraie source de jouvence. Depuis trente ans, un livre, le sien ou celui d’un autre, en appelle un autre.
Souvenons-nous de 1966, dix ans plus tôt, et de la publication du « Roi » du poète marocain Mohammed Khaïr-Eddine. C’était dans une autre vie. Déjà Michel créait une imprimerie pour publier cette charge contre Hassan II. Nadeau et Sartre applaudirent. Comme William Blake en son temps, Jean-Paul Michel faisait déjà tout autour du livre. Le livre était sa passion, son objet, son chemin.

Bonnefoy et les noirs oracles de Goya


Depuis plusieurs années, Yves Bonnefoy travaillait à ce texte sur les peintures noires de Goya. Le livre vient de sortir des presses de William Blake et c’est un bonheur pour accomplir avec lui un voyage sensible sur les pistes qui conduisent à cette oeuvre si singulière. Goya et les oeuvres noires. Elles se trouvent aujourd’hui au Prado, à Madrid, et ce qui frappe, lorsque le regard parcourt les peintures, c’est la démesure onirique, l’impensable, le gouffre, l’horreur, l’effroi vers lesquels elles conduisent. Yves Bonnefoy a capté, grâce à un texte puissant et ramassé, toutes les étapes qui ont conduit Goya sur la voie de ce désir, de cette nécessité. Il l’a aussi accompagné, une fois qu’il quitte la Quinta del Sordo, la maison des environs de Madrid où il a peint cette noirceur, ce cri de fantôme à lui-même, peu de temps avant de partir loin de sa terre et de mourir. Pourquoi Goya, autrefois « peintre à la commande », s’est-il engagé dans ce combat à partir de 1820 ? Avec une vigueur poétique intacte et un troisième oeil, celui des maîtres, Bonnefoy y a décelé un courage, une abnégation capable d’une « percée vers le seul authentique fond, ce néant que le grand art d’Occident n’avait jamais fait ». Il suffit de voir et de revoir « le Chien », « la Lutte au bâton », « l’Enterrement de la sardine », « Saturne » ou encore « les Parques », pour se convaincre de ce terrible oracle.

Serge Airoldi, Sud-Ouest Dimanche

« Goya, les peintures noires », d’Yves Bonnefoy, éd. William Blake & Co, 180 pages,
30 euros.


- « Le plus réel est ce hasard, et ce feu », poèmes 1976-1996, de Jean-Paul Michel, éd. Flammarion, 250 pages, 19,50.
- « Pour moi, dit-il, hélas, j’écris avec des ciseaux », entretiens inédits de Jean-Paul Michel avec Michaël Sebban, éd. William Blake & Co., 124 pages, 25 euros.
- « Poursuivre avec Mallarmé », de Jean-Paul Michel, éd. William Blake & Co., 44 pages, 30 euros.

6 juillet 2006