Anne Roche | Habiter l’inhabituel

Anne Roche, écrivain, enseigne à l’Université d’Aix-en-Provence. Elle a publié un livre d’accompagnement et présentation de W qui fait référence.


Anne Roche, Habiter l’inhabituel

"Habiter l’inhabituel" : cette formule de Paul Virilio a pu inspirer le propos de Perec : faire l’inventaire naïf, étonné, des espaces que nous parcourons avec évidence, sans y songer, comme si les découpages de l’espace (frontières, ville-campagne-banlieue, rues, quartiers..) avaient toujours existé. Des gestes ordinaires comme déménager, emménager, ouvrir ou fermer une porte, prendre le métro... deviennent, sinon des aventures, du moins des opérations complexes, que le regard du sociologue décompose, met à plat, non pas pour les rendre absurdes, mais pour rendre au lecteur sa liberté : pourquoi ces choses et non pas d’autres ? pourquoi cet ici et non pas un ailleurs, des ailleurs ?

Le premier espace du livre est l’espace de la page blanche : comme les anciens cartographes, il s’agit de baliser en écrivant ces terres inconnues qui nous entourent. Perec commence par décrire, depuis l’espace le plus intime (le "lit-monade") jusqu’aux espaces du monde (les espaces intergalactiques étant récusés, comme "déjà presque domestiqués"). En décrivant, il propose au lecteur des pistes de recherche, d’observation du quotidien le plus commun, et par là des pistes d’écriture. Par exemple, le découpage sardonique d’un appartement par fonctions : "personne ne vit exactement comme ça, bien sûr, mais c’est néanmoins comme ça, et pas autrement, que les architectes et les urbanistes nous voient vivre ou veulent que nous vivions". Ou s’entraîner à se représenter, sous le réseau des rues, celui des égouts, des tunnels du métro, des canalisations de toute sorte, jusqu’au terreau primitif, calcaire, gypse, marne... Perec évoque aussi l’entreprise de Lieux : ce programme un peu fou, qui devait durer douze ans et aboutir à 12 x 12 x 2 = 288 textes, et qui a été abandonné en 1975, au moment de W ou le souvenir d’enfance, consistait dans la description, chaque mois, de deux lieux parisiens, choisis pour leur importance affective. Le livre devait porter "trace d’un triple vieillissement, celui des lieux eux-mêmes, celui de mes souvenirs, et celui de mon écriture" : et l’on songe à Baudelaire et à Walter Benjamin.

Mais décrire, c’est aussi déconstruire, voire détruire (voir le chapitre L’inhabitable, où urbanistes et architectes en prennent pour leur grade) et le livre est porteur d’une extraordinaire force de proposition.

A l’appartement désossé entre ses fonctions stéréotypées, Perec oppose une autre répartition de l’espace, inventée par jours de la semaine, par dépaysement systématique, il rêve d’une pièce inutile, d’une maison sans porte ni fenêtres... Il enlève la façade d’un immeuble (on reconnaît La Vie mode d’emploi), reprend les propositions surréalistes pour embellir la ville : courber la tour Saint-Jacques, trancher verticalement le Panthéon et éloigner les deux moitiés de cinquante centimètres... Plus sérieusement, il esquisse un programme de sociabilité avec les voisins, où il s’agirait de "souder ensemble les gens d’une rue par autre chose qu’une simple connivence, mais une exigence ou un combat". Il nous suggère d’apprivoiser les maisons (les regarder, déjà, lever la tête, essayer de se rappeler ce qu’il y avait là avant), tout en nous mettant en garde contre la difficulté de l’entreprise : "Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir."

Cette géo-graphie, cette écriture de la terre, fait justice aussi du cliché le plus irritant sur la ville "inhumaine", (comme si la campagne ne l’était pas) : "Il n’y a rien d’inhumain dans une ville, sinon notre propre humanité".

Anne Roche
26 janvier 2002