Autour de Nikos Kavvadias

Réédition de son roman Le Quart chez Denoël et parution d’un choix de poèmes inédits dans la revue Le Nouvel Attila n° 3.


Publié en 1954, Le Quart est l’unique roman du poète et marin grec Nikos Kavvadias. Ce texte, superbe, tour à tour cru ou cocasse, tourne entre récit, mémoires et poème en faisant en sorte que la parole y circule sans entraves. Elle est au centre de l’ouvrage, défilant à travers les histoires, anecdotes et fait-divers glanés au gré des escales et que les marins se racontent, pendant leur quart, sur la passerelle du Pythéas, « cargo de cinq milles tonnes, standard de la première guerre mondiale, à baignoires et à machine compound » qui navigue en mer de Chine, faisant route vers San-T’ou.

Kavvadias, écrivant, relatant cette chaude, suintante et tumultueuse traversée sait de quoi il parle. Né en 1910 à Kharbin, en Mandchourie, (son père y tenait un magasin d’import-export) il embarque dès 1928, devient ensuite radiotélégraphiste et sillonnera les mers du monde pratiquement jusqu’à sa mort, en février 1975.
Difficile d’ailleurs, lisant Le Quart, de ne pas le repérer dans le personnage de Nico, le radio qui est, lui aussi, né dans cet Orient vers lequel le rafiot exténué s’en retourne.

« Le radio, il arrête pas de taper avec son marteau-piqueur. Un boucan de tous les diables, c’est pas croyable. M’est avis qu’il va devenir cinglé, comme l’autre ahuri. J’suis resté longtemps à l’entendre parler seul. Y prend une revue, y l’ouvre, puis y la jette. Et ces filles à poil qu’il a sur les murs de sa chambre, cette écurie. Complètement sonné, oui. On va le perdre par la poupe, aussi vrai que je suis là.
— Tu lui as dit de venir ?
— Non, quand j’ai approché, il m’a fait signe avec la main de me tailler. Il est de chez nous ?
— Oui, d’Erissos, mais il est né dans ces régions où nous allons à présent.
— Alors, ses parents, ils étaient Chinois ?
— Mais non, voyons, Céphaloniens.
— T’as vu dans quel état il est ! Sa braguette, elle a pas l’ombre d’un bouton. Et paraît qu’il a été des années sur les paquebots. Si c’est comme ça qu’y se baladait à bord... »

Portrait sans concessions. Il en va du sien comme de celui des autres... Après cette publication, Kavvadias restera silencieux durant vingt ans. Il envisagera vaguement d’écrire ses mémoires. « Mais on va me tuer si je raconte tout », disait-il. En réalité, Le Quart s’avère déjà, à lui seul, être ce livre-phare auquel il songeait.

« Le radio est celui qui relie le navire au reste du monde. Celui qui capte la parole du monde, confuse, crépitante de parasites, celui qui transmet au monde les demandes d’aide, les appels au secours. Métier poétique, métier de mots », note avec justesse Olivier Rolin dans Cargos, la préface au tangage parfait qu’il a écrite pour la nouvelle édition d’un ouvrage qui était indisponible depuis plusieurs années (la traduction de Michel Saunier fut d’abord éditée chez Stock en 1969, puis chez Climats en 1989 avant de faire un bref passage en poche, chez 10/18).

Nikos Kavvadias - que l’on peut retrouver, au fil des ports, parfois une simple photo de lui déclanche un flot de souvenirs, dans l’excellent film, Une croisière sur la vie, que lui a consacré Olivier Guiton en 1995 - a connu la célébrité en Grèce dès la sortie de son premier recueil de poèmes, Marabout, en 1933. La mer, les ports et les bateaux plus ou moins déglingués y sont déjà présents. Deux autres recueils suivront : Brume en 1947 et À la cape en 1975. Poèmes encore inédits en France mais qui ne devraient plus le rester longtemps. Quelques uns, traduits par Michel Volkovitch, figurent en effet au sommaire du n° 3 de la revue Le Nouvel Attila. À découvrir également, dans le même (et copieux) numéro, un portrait sensible (doublé d’une belle complicité) de Kavvadias par Gilles Ortlieb.

Jacques Josse - 26 juillet 2006