Le murmure du monde


[Le murmure du monde] m’enchante et me terrifie,

je ne suis qu’une polarité jalouse de son opposition à l’autre, l’une et l’autre prennent à mon égard des précautions rituelles, je suis un artiste viable parce que je comprends réellement l’importance rituelle de la situation qui contraint celui ou celle qui s’y soumet à agir, il peut répondre de lui-même, pas besoin d’intermédiaire, les microphones dressés ne servent à rien, le garçon à lunettes fait avec – et il s’en remet au cinq doigts écartelés de sa main gauche, je fais avec mon “plan de consistance” qui dépend de circonstances bleu nuit, faut pas poser de questions bleues la nuit , je n’écoute pas dans ses yeux, je meuble seulement de choses inutiles son attente allongée, il parle, j’entends, ça se construit dans le face-à-face, ça prend du temps, ça nous regarde,


[Le murmure du monde] me talonne,

deux infirmières à mon chevet s’activent en une seule et même image, le doute va derrière, le silence d’Elisabeth m’assiège, je cours, j’échoue, j’emboîte le pas à ce double, j’éperonne mon âme extérieure, je fatigue Alma, la harcèle de réalité, les pierres de la plage grise résonnent trop abondamment de sa voix agressive, le rêve m’importune, la fascination lancine de l’une à l’autre, je pourchasse Persona, Amour nous poursuit, il précipite sur la surface de lecture, presse les mains qui écrivent, les secoue l’une dans l’autre, les serre ensemble, des mots muets, des galets se précipitent au-dedans de l’autre dimension, je suis, je tale, je tarabuste, je tourmente, je traque, je suis traqué, je me regarde au miroir, c’est une avalanche de bord de mer scandinave, je vous aime, l’une va devenir l’autre,


[Le murmure du monde] m’engourdit,

effets fluctuants d’autorité, effets d’image, effets d’écran, le regard de la sourde ne se contente pas de transcrire les pensées musicales que lui dicte son imagination, en ce temps là un dragon terrorisait les habitants de la ville d’Argos en ne se nourrissant que de beaux jeunes hommes, par un petit matin où le fils du roi allait être livré à l’appétit du monstre, une vaillante chevalière nommée Georgette n’écoutant que son courage lança son cheval au galop en direction du marais où le beau prince allait être dévoré, la bienheureuse (Georgette a été béatifiée) arriva juste à l’instant où l’épouvantable gueule s’ouvrait pour engloutir le plus beau des sourires, la sainte (Georgette a été canonisée) tua net le dragon, les jambes croisées, inertes et insensibles, assise seule depuis un temps indéfini à côté de son sac plein de livres d’histoire, je ne détecte rien,


[Le murmure du monde] parfois passe par des mélodies,

parce qu’elle est l’amour, elle a une jolie petite gueule d’amour, elle est de plus en plus jeune, candide, révoltée, elle abdique en tant que grande personne et retourne à la chambre 61, ça fredonne et chante et couine et piaille et vocalise, toute l’histoire de la musique, depuis la mélopée grégorienne jusqu’aux excès dodécaphoniques et lululiens d’Alban Berg, c’est une petite fille en colère qui a été écrite
– « écrire permet-il à l’artiste de voir mieux ? »
les mots ont été essayé à nouveau, elle est serveuse en gastronomie, la parole est œuvre sienne jusqu’au vertige, jusqu’à très loin ce pays d’origine qui est si beau, qui est le sien, elle fait goûter à la vision comme à une bouche les chairs délicatement parfumées, je peux maintenant me permettre d’être silencieux « on ne voit plus rien », mais on n’échappe pas au murmure du monde.


Toutes photographies copyright Olivier Bardin

« On n’échappe pas au murmure du monde, il est partout, tu pars, tu cours ailleurs pour trouver le silence, quel silence, quel silence, et quelle province, quel continent, le murmure du monde est déjà là avant que tu viennes et il était là d’où tu partais. »
Lambert Schlechter

Catherine Pomparat - 8 août 2006