Sida mental de Lionel Tran ou le rugueux de la vie

La bande dessinée a ses inconditionnels et ses détracteurs, ouvrant à chaque fois le débat stérile entre culture et sous-culture. Empêchant une saine curiosité, car il existe, depuis les années 90, de nombreux auteurs de BD qui sont des passionnés de littérature. Des personnes qui savent dessiner et écrire à la fois. Les éditions Ego comme X sont nées de cette mouvance au début des années 90, autour d’un groupe de jeunes artistes vivant à Angoulême. Très vite ils choisissent comme ligne éditoriale l’autobiographie. Dans ce registre on peut notamment lire les quatre journaux-dessinés de Fabrice Neaud.

Loïc Néhou, pilier d’Ego, a entrepris de publier aussi de la littérature, presque à son insu, semble-t-il dire. Connu pour son intérêt pour l’autobiographie (il lit Matzneff, Calaferte, Angot) des connaissances lui ont glissé des textes qu’il n’a pas pu s’empêcher de publier.

Deux titres sont parus en août : L’illusionniste de Virginie Cady et Sida mental de Lionel Tran, en attendant la parution en 2007 du journal de Fabrice Neaud qui a délaissé le dessin pour l’écriture, incapable qu’il était de poursuivre son projet en images.

Pour cette sortie d’août, on remarquera plus particulièrement le livre de Lionel Tran,Sida mental, un titre dérangeant, qui vient nous rappeler les propos méprisants de Louis Pauwels dans un éditorial du Figaro, qualifiant ainsi les jeunes qui en 1986 manifestent contre la loi Devaquet. Et l’auteur de chercher dans son enfance et son adolescence, ce qui fait que l’on « mériterait » une telle insulte.

Le livre se construit autour de paragraphes plus ou moins longs, dans une chronologie bouleversée qui va de 1970 à 1998. Le narrateur est un enfant qui raconte ce qu’il voit. Ce qu’il subit. C’est dur, c’est sec. Quelque chose ne passe pas, chez cet enfant élevé par une mère féministe, excessive et disons-le, terrorisante. L’enfant doit détourner les yeux pour ne pas devenir fou alors il pose très tôt un regard, sans complaisance, sur le monde qui l’entoure. Ce qui lui est donné à voir, n’est pas très beau.

L’impossibilité de comprendre ce qui l’étouffe, la difficulté à exprimer des sentiments plus grand que son corps l’entraînent à se faire souffrir physiquement. Il se fait mal et il cherche le mal autour de lui.
Mais le malaise vient de cette mère qui sur le plan social pourrait nous être sympathique ou tout du moins familière. Une enseignante militante, entourée d’amis et qui parfois va se baigner nue dans quelque rivière ou lac.
Elle a l’esprit large sauf avec son fils.

1975

L’appartement est une zone libérée passée sous contrôle féminin.

Tout homme pénétrant dans ces lieux est considéré comme un adversaire, un ennemi à utiliser pour mener à bien les tâches physiques d’ordre technique et pour la satisfaction temporelle du désir sexuel.

Maman n’est pas une mère. C’est une femme.

L’enfant s’isole en des lieux peu bucoliques comme le parking d’un supermarché, le local à poubelles d’un immeuble. Il regarde les espaces abandonnés de la ville sans savoir que c’est exactement cela qui viendra nourrir son écriture. Voir, disséquer lui donneront la force de survivre. Il se détache ainsi de sa mère et de sa destinée, et se crée un monde rugueux, mais viable malgré tout.

Et ce qui arrive à cet enfant semble annoncer le mépris avec lequel sera reçue la jeunesse des années 80 à qui l’on avait tant promis et qui a si peu reçu.

Le livre est dur parce qu’il nous amène à la frontière de ce qui aurait pu. On a peur pour l’enfant devenu jeune homme et qui écrit sans autre commentaire :

1995

Dans ma tête, je tue des gens.

Heureusement il y a le livre. Il est peut-être naïf de faire autant confiance à l’écriture, à son pouvoir de nommer l’innommable. Pourtant c’est cette espérance-là qui permet à l’émotion de nous saisir pendant la lecture, de la rendre supportable. Partageable.


Lionel Tran est auteur de scénarios de bandes dessinées dont une adaptation du texte Une trop bruyante solitude de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal. Lire également l’article de Jacques Josse.

Il a créé la maison d’édition Terrenoire à Lyon.

Photo : fswiatly©

Fabienne Swiatly - 31 août 2006