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La seconde peau, par Françoise Ascal


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Fauteuil
Canapé
Salon
Piano
Bibliothèque

Autant de mots exotiques, d’objets inconnus ici.

On n’a pas le sentiment d’un manque , c’est juste hors champ.

Pourtant on est loin de la misère. Le pavillon est petit mais arbore un parement de pierres meulières. Le père a réussi à s’arracher à la terre ingrate des ancêtres. Il a passé un « brevet supérieur ». Le voici en banlieue parisienne, avec sa famille, premier d’une longue lignée de paysans à avoir franchi son département d’origine.

C’est l’heure du progrès, l’ivresse des conquêtes. Eau courante, fosse septique, radio, et bientôt chauffage central.

Mais de bibliothèque, point.
De littérature, point.
De poésie, point. (Ou alors dans le jardin attenant , celle des variétés de fruits et légumes, initiation involontaire à la gourmandise des mots , Reinette grise haute bonté, Transparente de Croncels, Pigeon rouge d’hiver, Belle grosse blonde paresseuse, Reine des Glaces, Gloire de Deuil amélioré, Nain très hâtif d’Erfurt, Violet de Vienne, Milan gros des Vertus …)

Quel besoin d’acquérir des livres, lorsqu’on dispose déjà d’un manuel de jardinage, d’un traité d’arboriculture fruitière, d’un guide du parfait colombophile et d’un dictionnaire Larousse illustré ?

L’été, dans la ferme de la grand-mère — la toute-de-noire-vêtue, la silencieuse — c’est le règne exclusif des missels. Ils sont nombreux et de formats variés. Toujours à portée de mains, pour les cas d’orages ou de vaches malades nécessitant prières urgentes. Les plus beaux sont en cuir à tranche dorée. Papier bible, lettrines ornementées, frises à motif d’acanthes. Même sans savoir lire, on peut s’y absorber, y découvrir des fenêtres agrandissant l’espace. Des images de première communion sont glissées entre les pages. Prénoms et dates calligraphiées avec application. On s’essaie aux premiers déchiffrements. Des Henri Camille Abel Simone disparus depuis longtemps séjournent parmi des envolées de colombe, des collines mauves, des rameaux d’or.
Avec eux, on s’évade.

Loin des bouches scellées.
Loin des douleurs muettes.
Loin des derniers fracas de guerre, roulant encore leurs échos entre les murs.

Le mot « bibliothèque » finit pourtant par apparaître dans le cercle familial, par l’intermédiaire de l’école, avec les armoires en chêne des années cinquante, postées au fond de la classe.
Maintenant, on lit couramment. Le dernier jour de la semaine, la maîtresse ouvre les deux battants vitrés. Les enfants ont le droit de toucher, et même d’emporter.

A la maison, on entre en dévoration.
Pendant les repas, on garde l’objet sur les genoux. On dort en sa compagnie.
La mère ne dit rien.
Elle pense peut-être à son Larousse élémentaire rescapé de l’enfance, posé sur l’étagère, dans l’escalier qui monte au grenier. Ce dictionnaire, elle l’a gagné pour son Certificat d’études, à treize ans, avec un voyage Châlons-sur-Marne – Paris -Tour Eiffel. Eblouissant. Puis elle a intégré l’atelier de couture.

Lorsque la voisine, une parisienne « instruite » , offre une caisse de livres dont elle veut se séparer, ceux-ci ont le plus grand mal à trouver place. Ils seront finalement rangés au grenier, dans l’élément haut d’un vieux buffet dépareillé, posé à même le sol poussiéreux. Par les vitres sales, on voit leurs dos, verts pour les garçons, roses pour les filles.

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Sous l’impulsion du fils aîné la mère prend elle aussi, timidement , le chemin de la lecture. Elle voyage à sa manière, en direction du « presque rien » . Là-haut, un nouveau rayon se forme : la vie des fourmis , La vie des abeilles , La vie des termites , œuvres à succès de Maurice Maeterlinck . La mère vole du temps au ménage, néglige les prunes. ( Beaucoup plus tard, alors qu’elle aura franchi les 80 ans, son petit-fils lui fera lire Mishima, Faulkner, et elle sera insatiable …).

Côté fille, c’est l’heure de la transgression. On lit les verts, Jack London, James Oliver Curwood plutôt que Sophie.
Droit vers le large.

L’école se charge d’agrandir la brèche.
Un prix de gymnastique et c’est l’ expédition Alger-Le Cap qui débarque, avec ses déserts, ses oasis, ses peuplades insoupçonnées. Nombre de photographies sont dues à une femme, Marcelle Goetze. Cela fait rêver. D’une visite scolaire au Louvre on rapporte le premier livre acquis avec le premier argent de poche, une petite histoire de l’art (en noir et blanc) qu’on recouvre soigneusement de papier bleu indigo. On y contemple l’énigme de la peinture, en s’attardant sur les drapés troublants d’une tunique ou sur le portrait d’un gros homme doté d’une monstrueuse verrue sur le nez. Un prix de dessin et c’est Le Gréco et Velazquez qui ouvrent le jeu d’une collection intitulée « Le grand Art en livres de poche ». Bon marché mais en couleurs !
Une fête insoupçonnable.
Aucune image numérique haute définition ne peut en donner idée.

A l’adolescence, on est sauvé — sorti du puits de l’origine, du manque qui s’ignore, du blanc toxique de l’absence.
Une drôle de professeur de français au physique ingrat, aux cheveux prématurément blanchis, parle de « pâte humaine » . Elle lit à haute voix L’Apologie de Raymond Sebond.

« Nous veillons dormant, et veillant nous dormons… Et nous, et notre jugement, et toutes choses mortelles , vont coulant et roulant sans cesse… »

Pourquoi ce remuement soudain sous le front d’une élève qui n’a rien d’une bonne élève ? Montaigne sera le premier grand amour.

Suivront Pascal, puis Baudelaire (émotion vive du tout premier Pléiade à soi !…), puis Nerval, puis les autres, les nombreux autres qui viendront accroître les premières révélations, consolider la peau fragile de l’origine, bâtir famille.

L’année suivante, une très jeune enseignante de philosophie au regard fiévreux réussit à embarquer toute une classe ( au demeurant laïque ) dans Saint Jean de la Croix.
Subjugué sans rien comprendre, on laisse le feu entrer.
Qu’il brûle l’étendue morne !
Qu’il écarte les murs !
On le nourrira à pleines brassées.

Dès lors, les livres viennent. Ne cesseront plus de venir.
Par des voies détournées, pleines de saveurs imprévisibles.

3

Cela se passe à une centaine de kilomètres à l’est de Paris, années 80-90, dans le village de 300 habitants où j’ai choisi de vivre avec mon compagnon (chez lui, dans son enfance, en dépit de sa « classe ouvrière » d’appartenance, il y avait une « bibliothèque », un petit meuble vitré qui n’abritait guère plus d’une dizaine de livres, mais trônait dans la salle à manger).


Le bibliobus….
On s’y rend avec paniers à provision.. On choisit au milieu de la houle des « primaires » du regroupement de communes, deux classes à sections multiples. Le camion vibre et tangue sous nos piétinements mêlés. Butin : 15 à 20 livres à rendre dans 3 mois !
Chacun fait des listes de désir qui, au passage suivant, se transforment par la grâce du bibliothécaire en livres neufs, fraîchement pelliculés, à croire qu’ils n’ont été acheté que pour soi. Un délice .
Puis les temps changent. La direction change. La politique change. Il paraît qu’il faut « désherber » . Un employé trop tendre prend le risque ( c’est interdit, dit-il) de sauver quelques livres du pilonnage. Nous recueillons ainsi une poignée d’ouvrages des Editions Unes, dont un Bernard Noël …


Les brocantes et vide -greniers …
Ils surgissent partout dès le printemps dans chaque village. Une mine. Livres flairés, humés, palpés, dont on ne sait rien encore mais qu’on pressent fraternels, à travers un effleurage hâtif. Milena de Margaret Buber-Neuman qui aura tant d’importance pour moi, les Carnets de Roger Laporte trouvés plusieurs années avant leur réédition, Le Chemin des ordalies d’Abdellatif Laâbi, déniché à l’ombre de l’église de Verdelot et que j’emporterai sans savoir qu’il va fissurer mon été, le bouleverser par son mélange explosif de poésie, d’amour et de violence politique. Et des rencontres à la Breton. Hasards objectifs récurrents. Le journal d’une grande oubliée, Jean Rhys, découverte deux jours auparavant grâce à France-Culture, tombé du ciel à l’instant du désir , au milieu d’une pile de revues consacrées à la gastronomie. Le Reverzy épuisé, dont Charles Juliet vient justement de me parler, acquis pour 1 franc sur la place de Villeneuve-le Comte.

Quelquefois , un nom est écrit sur la page de garde. Ou bien une dédicace. Une carte postale, un papier jauni ont été oubliés entre les pages.
Des inconnus se mettent à palpiter, doucement, tandis qu’on feuillette…
L’émotion s’intensifie, lorsqu’ au fond des cartons défaits à même le sol, apparaît non pas un livre, si recherché soit-il, mais une somme de livres dessinant un parcours, un pan de « bibliothèque » avec sa propre cohérence. J’ai le souvenir d’avoir acquis, sous les grands platanes de Meilleray, un volume appartenant à une certaine Elizabeth, un beau Saint-Augustin relié. Revenant sur mes pas un peu plus tard, j’ai repris ma fouille, achetant deux, puis trois, puis quatre volumes issus de la même source , jusqu’à ce que le brocanteur me propose un forfait pour l’ensemble. Une femme née aux alentours de 1880, grande lectrice d’ouvrages mystiques, est ainsi entrée chez moi, s’est immiscée sous mes paupières, demandant un surcroît de … — de quoi ? Je me suis sentie son obligée.

La bibliothèque de N, ce centre de cure dans lequel j’ai travaillé durant 25 ans, à partir des années 80…
Bibliothèque somptueuse, créée par la Fondation des Étudiants de France en 1945 pour les jeunes tuberculeux. La devise : « Étudier quand même ». Grande salle au plancher impeccablement ciré, hauts rayons de chêne munis d’échelles à glissière, baies immenses donnant sur le parc, silence, lumière. Toute la fine fleur de la culture rassemblée, cendre latine et poussière grecque , et miracle, des œuvres contemporaines ( j’y ai vu des plaquettes de René Char tirées à 200 exemplaires…). Des milliers de petites fiches roses manipulées par un ardent bibliothécaire, un roumain en exil, plus cultivé que tout le personnel réuni. C’est grâce aux coups de tampon sur ces cartons que j’ai pu découvrir qu’une madame R., enseignante que je n’ai jamais rencontrée, avait les mêmes lectures que moi, quasiment au même moment. Nous nous suivions à la trace, et pouvions méditer l’une et l’autre sur le sort des livres que nous choisissions. La plupart d’entre eux — Melville, Virginia Woolf, Victor Segalen, Thomas Mann… — n’étaient pas sortis depuis vingt ans. Et traces dans les traces, notre dernier prédécesseur, un jeune patient du temps du sanatorium, était lui aussi bien souvent le même. Je me souviens encore de son nom oriental, fleurant bon le Maghreb. Son stylo bic avait un peu bavé. Qui était-il ? S’en est-il sorti ? Son ombre délicate m’accompagne encore quelquefois dans mes lectures, « par-dessus l’ épaule. »

La bibliothèque dans la maison, les livres pour respirer, pour grandir, pour se garder en vie…
Les plus aimés sont au plus près, dans la chambre aux écritures, juste dans mon dos quand je suis à la table. Je sens leur chaleur, leur présence indéfectible. Ils forment rempart contre le vent mauvais. Ce ne sont pas forcément les plus « grands ». Ils ne sont pas rangés méthodiquement par nom d’auteurs ou par genres. Pas de fiches malgré leur nombre qui le justifierait. L’incohérence semble régner. Pourtant ce n’est qu’apparence, puisqu’une loi stricte régit leurs places : leur magnétisme, leur puissance de rayonnement, allant du feu central jusqu’à la douceur des braises qui veillent en bout de mur. Je m’en tiens à leur pouvoir, modeste autant que sûr, celui d’intensifier la vie. Ici, Rilke côtoie les Bachelard ( bleu-Corti, avec les 2 petites vaguelettes au dos ), le journal de Kafka rencontre les lettres de Tchekhov, Henry Bauchau fait la fête à l’existence, Carson Mac Cullers s’appuie contre Jaccottet, Paul Celan n’en finit pas de poser sa main sur l’épaule de Gisèle…

Juste au-dessus du lit, dans une vaste niche allant de la tête au plafond, la poésie — la quintessence des premiers émois — éclaire sans faillir.
La poésie… sans doute le territoire le plus en expansion dans cette grande maison, celui qui, par là - même, évite la pétrification de l’ensemble, oblige à la fluidité, au remaniement constant des rayons pour demeurer capable d’accueil.

Dans d’autres chambres, ainsi que dans la partie haute de la grange, la logique des classements par genre et par auteurs a repris son empire. Mais avec tant d’anomalies, d’exceptions, d’ambiguïtés non résolues ou de simples négligences que la recherche d’un volume est quelquefois ardue. Ce n’est pas près de changer. Les habitants du lieu aiment les désordres de l’amour.

Une journaliste d’un hebdomadaire local est venue me voir. Je venais de publier un livre, elle souhaitait un entretien. Je l’ai reçue dans notre grande pièce commune , pièce à vivre, à manger, à parler, près de la cheminée. Sans doute a-t-elle été déçue, car quelques jours plus tard, j’ai pu lire sous sa plume que dans la maison d’un écrivain « on s’attend à voir des livres, beaucoup de livres ». Il n’y en avait pas, les murs étaient nus !

A-t-elle soupçonné que les livres étaient ma peau secrète, non exposable ?

Françoise Ascal
août 2006


Françoise Ascal a récemment publié Cendres vives suivi de Le carré du ciel (réédition), et Issues, aux éditions Apogée.
Lire ou relire à ce propos la chronique consacrée à Françoise Ascal par Ronald Klapka.

Bio-bibliographie dans la poéthèque du printemps des poètes.

[SB]

2 septembre 2006