Song Lin | Fragments et Chants d’Adieu

Ce livre ne se laisse pas dire.

En parler, c’est comme vouloir manipuler de longues tiges de verre. Quand on se baisse pour en saisir une, comme on tenterait de détacher une veine de glace de son ornière, le filament brillant se rompt, et d’innombrables échardes se plantent dans la main qui se met à saigner. On tente alors de retirer les éclats. Mais pendant qu’on fouille sous la peau avec une aiguille, on distingue de minces figures bleues, un peu comme les Meidosems de Michaux, des lettres peut-être, qu’on décide finalement de laisser à l’intérieur, avec le reste du beau texte qu’on a lu.

Voir ce long poème creuser sa galerie d’air, et devenir lui-même le passage qu’il conquiert, puis efface, cette lettre venue du ciel, / pareille à quelque griffonnage / laissé au coin de la rue.

[...] Prendre le dernier métro pour
les Halles ou, en pleine nuit, laisser là-haut
Montmartre et ses plaisirs,
demander aux prostituées son chemin,
enfin, près de la porte Saint-Martin, tomber sur
l’affiche de l’opéra « Parsifal »―
Masqué, le cavalier des steppes chevauche son cheval.
À présent, tu as rejoint ta place,
―mots qui sont objets flottants,
pareils à de l’écume sur la mer,
le regard, pour toi, est un luxe,
équilibrer la balance c’est aller au-delà de l’attente. [...]


Des Chinois, en groupe, tes compatriotes,
dans la rue au Maire, frappent un ivrogne,
en passant par là,
tu as mémorisé ce visage déformé.
Tu n’es pas un inventeur, mais tu sais
à quel point il est difficile
de revenir sur un commentaire. Quant à la douleur,
tu n’as pas de réponse meilleure,
quand on s’y attend le moins,
elle disparaît d’elle-même. [...]

Song Lin, Fragments et Chants d’Adieu, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro, Saint-Nazaire, meet 2006.


photo : Abelardo Morell, Light Entering Our House, 2004

Philippe Rahmy - 8 septembre 2006