Claude Guerre | Grâce à Camden
Claude Guerre a commencé son trajet par le théâtre avec André Benedetto, et les mises en scène avignonnaises de . Il s’est révélé ces dernières années comme un des principaux réalisateurs de fictions radiophoniques et d’univers sonores spatialisés avec France-Culture, la Cartoucherie, la Mousson d’été, ou sa collaboration avec André Velter. Il a pris la direction en mai 2006 de la Maison de la Poésie (théâtre Molière) à Paris, dont nous accompagnerons à remue.net la rentrée 2006 par ces questions à la poésie :Neuf questions posées à la poésie ivre d’oralité.

De Claude Guerre, sur remue.net : Nasbinals. Photo : Claude Guerre en répétition pour une fiction radiophonique, la Mousson d’été, 2005.

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Claude Guerre, Grâce à Camden

1

Amis, un tourbillon lent m’habite

Un roulement de tambour silencieux

À présent, le chagrin conduit ma main

En moi des sanglots blancs roucoulent, en moi

La souffrance brûle la joie d’amour

Je m’entends parfois : il ne dit rien, il

S’essaye à vivre, s’essaye à vivre

Il pleure, l’homme, l’amour le damne.

2

Au-dehors il paraît un homme bien

Dedans lui, un renard se love au nid

En vérité pour la première fois

Il est atteint d’amour, mal à la joie

Car, comme deux femmes aiment cet homme

Qui est moi, l’une brune et l’autre aussi

La bien-aimée aime deux hommes

Dont je suis l’un seulement, et voici

L’homme douloureux au plaisir, tourment

De la présence en soi mais géniale

Savez-vous, il porte un enfant d’elle

C’est elle toute crachée qui habite

Comme une maison cet homme, c’est moi.

3

Comment nous sommes-nous emplis de joie

Soudain ? qui nous cachait l’un à l’autre

Précédemment ? dans la vie étions-nous

Séparés ? combien de temps pourrai-je

Vivre sans toi ? quand vais-je pas bientôt

Mourir d’amour me fend du haut en bas ?

4

Mais voici j’ai rendez-vous à Camden

Où habite mon pote William Blake

Le radical, sur la colline de Primrose

Mon ami le punk bardé de métal

Sous les peupliers de béton, je romps

Londres de Lambeth jusqu’au nord : Camden

Dans le Tube : J’ai rendez-vous avec

La pensée du poète : Éternité

Dans une heure, et Infini dans un mot

Je descendrai aux berges d’un fleuve

Sombre, femme, homme, une vérité

Peut-être pire que mille mensonges

En nous tous se transporte, la mort

Et l’oublier est pire que mentir.

5

Parfois me prend cette foi à l’envers

La certitude de la fin : la joie

Se réchauffer dans le cosmos glacé

Toutes celles qui m’ont pris à leurs mains

Portent des noms sacrés, toutes m’ont fait

Cet homme aujourd’hui dans le grand tracas

D’homme, il a découvert le chemin

Cet enfant il le porte lui-même

Dans son ventre Ô il lui parle

Sans cesse on ne remarque rien dehors

Il vit la vie des anges de trottoir

Et comme il tricote avec les filles !

Elles portent leurs seins comme les îles

De la grande Albion, à Camden Town

J’ai rendez-vous avec toi mon Blake

Les autos ici traquent à gauche, quel

Chemin cours-tu ? quelle vie ? à ta table

Instruisant le monde de tes vers

Puis d’un saut attaquant le plateau

Du théâtre (pont de bateau, plancher

de la chambre vive, c’est bien la vie

qui te délivre, et par avance,

des planches qui t’emporteront pourrir

dans ton pays, mourir dans ton pays)

Tu attaques bille en tête : dire

Est ta vie, parler haut, chanter, laisse

La, elle, courir le monde, sa vie :

Le mouvement, l’air des pampas, les trains

L’emmèneront toujours et les avions

Dans les clouds blancs de Constable, vois-la

Le fuselage d’acier l’enlève

Elle rejoint son amour, tu pensais

Quoi ? une affaire close sans affres ?

6

Mais soudain sur le trottoir de Camden

Au bas de la colline de Primrose

Dans le pub Liberties le bien nommé

Pour une pentecôte hors de saison

La grâce descendit sur toi à Camden !

7

À Londres, tu te fends d’amour, mon gars

Tu hurles comme police en zigzag

Pas assez de rues pas assez de filles

Tu avales jusqu’à l’indigestion

On ne l’a pas sorti depuis cent ans !

8

Tu es tombé par terre abruti

Impensable ! celui qui milite

N’est-ce pas, contre l’amour de possession

Le voici pris d’une passion inénarrable

Pris au ventre, tu chasses la pensée

D’elle mais tu la chasses en vain car

C’est toi qui la fabrique sans cesse

Te voici devenu le nid d’une

Puissance amoureuse inextinguible

Une centrale d’amour explosée

Une usine uranique, diabolique

Tellurique, érotique, volcanique

Envahit l’univers de ton amour

Quel air d’incompréhension prend chez toi

Comme elle t’appelle (elle t’appelle

par ton nom, écoute, elle t’appelle

en vérité, c’est toi qui fait la voix).

9

Alors la grâce descendit à Camden

Alors dehors et dedans s’unirent

Alors un yin et un yang abreuvé

Au pub : si je repousse la possession

Je renonce à toi : je te retrouve !

Faut-il faire de grandes études

De la vie gayante pour savoir ça ?

Que nous ne sommes que de nature

Et refusons de l’obéir, bien sûr

Prétendons à la grâce divine !

Et moi je donne les divinités

Pour une bière, une bière amère

À Camden, oui, au pub des Libertés !

Les humains prétendent à l’artefact

Sentimental, mais (immédiatement

collage-soudure à l’électrochoc

la fusion des couples humains : un homme

une femme, un titre célèbre hélas)

Que cet artefact tient de l’ordre

Naturel, je m’insurge, je proteste

La richesse sentimentale : vie

Rêvée, beaucoup de musique ! et fort !

Saoule-moi, prends-moi, saoule moi, prends moi

Tu ondules des jambes, et ton œil

Noir de pie me troue au plus profond

Je suis pris comme d’un sexe mis

Je quitte chemise blanche et bracelet

Nu comme Adam à Camden je danse

Je m’invite à ton anniversaire

Dans le village où s’ouvrit la grâce

Tandis que j’étais plein de doute

Très lentement je tournerai sur moi

La vie me dévore, je viens vers toi

Par l’avion transcontinental : rêve !

10

La grâce est descendue là-bas sur moi

Et le renard dans mon ventre a pris

Son nom d’amour amical, et alors

Au-dehors je suis un homme bien

Je roule carrosse, mes épaules

Portent facilement un air joyeux

Ma gueule, elle vous revient, les filles

Ne s’y trompent pas, elles me jettent

Leurs yeux hop ! hop ! hop ! hop ! à Camden, ouais !

11

Loup je suis, je ne me satisfais pas

Des amours de vacances et pas non plus

Des sexuals parties ! j’aime droit

Debout, j’aime en avalant le sexe

Avaleur, j’aime par la fente où

Je pénètre des épaules Nothing,

(drôle ce no thing, pas chose, pas ça

le sexe féminin qui n’en n’a pas

dans l’ancien anglais) je t’aime par là

J’aime ce quelque chose any thing

Ton ruisselant rivage d’océan

Ventre liquide aux odeurs de la mer

J’aime infiniment, et le temps

C’est moi qui en décide en ta compagnie

Je suis un loup, j’aime la musique

Qui dévoie les mœurs et j’aime le sens

Enfantin résult de l’accouplement

De la passion et de la sagesse

Alors, dressé droit dans toi quand je rends

Le dernier soupir, je huhule

Tu me rejointes à la mort, alors

Vivant debout je ne désire plus

Que disparaître dans la mort couché

Vers toi ces mots s’envoleront bientôt

Dans le grand arc électrique Océan

C’est l’idiot qui t’écrit et il est saoul

D’amour, de Camden en Angleterre

Il hurle, le loup enfiévré de toi

Il pleure révélation, il jouit

À toi la Prise-entre-deux-cœurs, entre

Deux corps d’hommes ô si différentes vies

Et la grâce de Camden t’enseigne

L’action : penser c’est changer, ensuite

Écrire, donner, ne rien faire seul

Partager enfin mais encore ça :

Debout vivre et s’unir : dire et faire

Ne pas dire la vérité toujours

Mais travailler à la vérité

Travailler, travailler et travailler

Sans cesse être, être homme, être

Parmi les hommes, être dedans, et

Une profession : être différent

Aimer dame noire et dame blanche

Aimer, prendre et être pris, ne plus

Bouger, plus bouger, être en toi planté

Comme tu me plantes je fructifie !

12

Grâce à Camden ! Grâce à Camden ! Grâce !

À présent et je vais vivre sans fin

À la pointe de la belle extrême

Exigence, rasoir en vérité

Incommode : marcher sur la tête

Aimer deux fois ensemble ça semble

(on ne pense pas que cela semble :)

Impensable : jouer dans les larmes

Être dans un chagrin très souriant

Plaisir échangé, plaisir partagé

Vies dites, éclaircies voyageuses

Reliées à l’ailleurs, ici, là-bas

Vivre et mourir et dans le même temps

(rien de plus simple et les étoiles

en savent ! et les vers qui transmutent

les morts !) m’en vais vivant vivre ma vie

Ouvrir les yeux devant continuer

Ma quête inquiète et aimer, aimer

Aimer l’une et l’autre, mon front se fend

Toi tu aimeras l’un, tu aimeras

L’autre, le beau et le vilain, le doux

Et le sévère, l’ami, le frère

L’amant français et puis l’amant anglais

Mes yeux tombent, ma main tient mon esprit

Nous nous aimerons, nous nous aimerons

Et si trahie, la chair de nos êtres

Appelle (elle appelle mais c’est moi

qui appelle, appelle, la chienne !

Hurlante à la lune, idiotie connue)

Chair chante absence, chante présence

Bonheur et malheur imparfaitement

Un sourire monte de mon ventre

Et alors, par la grâce de Camden

Je suis au monde, et je suis dedans

Je connais l’inquiétante étrangeté

La belle inquiétude, le souci du vivant.

13

Soudain l’autre nom de la vie : être

Qui possède un sens et plusieurs temps

Pénétrés l’un l’autre, comme amants

Les temps sont trois, nous sommes quatre.

14

Je serai, je suis, j’étais sans l’être

À la soudure impensée dont la grâce

Seule, la grâce, me confie le sens

Et l’épaisseur insensée du message

Matériel : fais et ne réfléchis plus

Sans la vie, l’être ne se réalise pas

Mais sans être, la vie ne vaut pas

Penser c’est changer, foin de la théorie

Poursuis, ne te tue pas au premier

Désespoir, tu en connaîtras d’autres

Attends toi au pire, l’aigu, le vif

L’insensé, l’envers, l’inaudible

Deviennent la patrie de ton âme

Par la grâce de Camden ton destin.

15

Et veille bien sur toi ma bien aimée.

© Claude Guerre, Londres les 10, 11, 12, 13 novembre 2005