Ainsi seront sauvés certains de nos mots, mince bagage, aurore inaugurale.

L’écriture de Pierre Bergounioux, in statu nascendi par Jean-Paul Goux.
Cette étude serrée de "Carnet de notes", dans le Nouveau Recueil, relate l’épopée du geste d’écrire.


Les quelques vingt-cinq pages qu’offre Jean-Paul Goux aux lecteurs du dernier numéro de la revue Nouveau Recueil me paraissent trop importantes pour ne pas y revenir.

Tout d’abord, il s’agit d’un travail considérable : les 950 pages de Carnet de notes ont été non seulement lues, mais mises en perspective(s), une sorte de cartographie élaborée, et les différentes parties du journal reliées par le « fil ténu, tendu, éblouissant de la lisibilité. »

C’est ensuite la réflexion d’un écrivain, et quel ! spécialement sensible à la genèse de l’écriture : le chapitre « Le temps de commencer » dans le livre "Genèses du roman contemporain" (éditions du CNRS, 1993) est lui aussi un véritable don que nous a fait son auteur.

Je crois que ce titre Le temps de commencer aurait aussi bien pu convenir à l’intitulé de cette note que la citation de Salah Stétié qui ouvrait "La fin du monde en avançant", celle-ci mettant davantage l’accent sur le sauvetage des mots (par les mots ?) et le geste inaugural (Le premier mot) pour lequel il faut précisément du temps.

Toute l’étude de Jean-Paul Goux est de haute densité, rien n’est à négliger de ce qu’il relève. J’ai noté plus spécialement, je l’avais lu trop distraitement sans doute, mais Jean-Paul Goux a su le mettre en valeur combien la lecture a pu le disputer à l’écriture (tout comme l’étude et l’écriture le disputeront aux tâches professionnelles, matérielles, familiales), et s’il fallait pointer un bénéfice de l’écriture, de la mise en mots et de la relecture, et in fine de l’accroissement de la lisibilité, c’en serait un exemple patent.

Je relève donc :

Le Carnet retient, plutôt que les étapes, les glissements à peine sensibles qui contribuent à la redéfinition des raisons d’être du cadre de vie, et dont l’effet n’est vérifiable qu’après coup, lorsqu’une pratique (« écrire ») s’est substituée à une autre (la lecture, le travail savant) comme instrument privilégié de la compréhension de la vie. Ce glissement d’une pratique à une autre relève si peu d’une décision délibérée, consciente de sa portée, que « les premiers mots » sont écrits en fraude, hors du bureau et hors de l’exil, en juillet 1982 : « En début d’après-midi, départ pour les Bordes. A sept heures, à la pêche. En attendant que le soleil disparaisse, je trace quelques mots, comme ça, sur des factures de vidange, au Bic, appuyé sur le volant. » (p. 134) C’est après coup que le moment crucial par lequel s’ouvre le Carnet et qui achemine à l’écriture pourra devenir une date, à ajouter à ces autres dates climatériques où le regard rétrospectif fixe les repères d’une biographie : dans l’été 1986, Bergounioux note, à propos de cette année 1981, qu’il « traversai[t] une crise intellectuelle, existentielle profonde, destructrice » : « J’avais perdu le goût des études savantes, abstraites auxquelles je m’étais adonné avec fureur, quinze années durant. C’est l’année d’après, en juillet, que j’ai hasardé, d’une main qui tremblait, les premiers mots qui se rapportent à la vie même, au mystère épais, tenace de la réalité. » (p. 526) Rétrospectivement, la crise de 1981 vient ainsi marquer le terme d’une période commencée quinze ans plus tôt sous « l’injonction impérieuse du morveux de dix-sept ans » , comme le relève à nouveau le Carnet en mai 1990 :

Voilà bien longtemps que je n’avais pas passé les bonnes heures de la journée à lire un ouvrage savant. Ça me ramène aux années 66-81, durant lesquelles je n’ai rien fait qu’avaler des livres difficiles et je retrouve, en soirée, la lassitude spéciale qu’ils me laissaient. (p. 888)

Jean-Paul Goux intitule son étude Style de vie de Pierre Bergounioux, je ne puis m’empêcher de penser à « style d’âme » (Paul Celan, Psaume) - dussé-je contrarier le matérialisme affiché, revendiqué de l’auteur du Matin des origines.

Je lui suis extrêmement reconnaissant d’avoir pour nous, à la façon d’Emmanuel Hocquard et de sa Théorie des Tables, déposés les fragments de ces dix ans de vie et d’en avoir fait surgir le style.

Voilà qui complète assurément les lectures déjà données de François Bon : « Le taiseux » , Tiphaine Samoyault dans la Quinzaine, ou encore de Jean-Claude Lebrun, ainsi que l’entretien accordé à Patrick Kéchichian dans Le Monde (lisibles sur le site des éditions Verdier).

Dans l’entretien donné au Matricule des Anges, le style aussi coupant, parfois expéditif, emporté, coléreux (le Bréviaire de littérature ne fait pas que dans la tendresse), la vivacité et la dureté de l’expression ont pu ici et là susciter l’interrogation, voire blesser (Faulkner versus Virginia Woolf, statut de la vérité, statut générique de l’écrivain). Il me semble que c’est ne pas lire que l’auteur s’inclut lui-même, avec ses affects, son histoire dans ce qu’il énonce. Et si l’énoncé est sujet à caution, il n’en va certainement pas de même pour l’énonciation, en tous cas, de mon point de vue sinon c’est en ce qui me concerne à désespérer. [1]

Mais bien vaste problème en effet de discerner une intention, si elle n’est pas rapportée à un contexte élargi, et si elle ne provoque pas une double interrogation : celle du lecteur, celle de l’auteur et dans les deux cas le génitif est lui aussi double.

Ainsi en ira-t-il sans doute de la lecture d’Ecole, mission accomplie. Ayant accompli le même parcours générationnel dans la même institution, je ressens son feu, son impatience parfois, souvent scandalisée. J’apporterais peut-être quelques tempéraments à cette lucidité qui pourait sembler amère [2]- même si j’accompagnerais volontiers Bergounioux à la Star’ Ac en tête de la Section des Piques - identiquement pour la conclusion de La littérature et la marchandise (Gracq ne s’est-il pas déjà exprimé semblablement : « ainsi va le monde » ) et « le cours des choses » : de très beaux textes trouvent leurs destinataires, de "petits éditeurs" réalisent des prouesses, on parle de "Carnet de notes" sur internet ...

Mais la colère est sans doute destinée à ce que la vigilance ne faiblisse pas ...
Entendons la ainsi.

Ronald Klapka
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Notes

[1] A l’instar de PatricK Kéchichian, article du Monde cité plus haut, je crois pouvoir affirmer : « Pierre Bergounioux est un écrivain qui n’avance pas masqué, il n’y a pas de malignité en lui », mais finalement, peut-on être libre avec un habitus ?

[2] PS de ce lundi 16 octobre : Norbert Czarny a raison de rappeler dans son article de La Quinzaine de ce jour, que lorsque Frédéric Ciriez et Rémy Toulouse demandent à Pierre Bergounioux s’il recommencerait aujourd’hui, il répond qu’il signerait des deux mains le parchemin !
Propos roboratif qui vaut aussi aux heures de découragement, pour cette goutte d’eau dans l’océan de la blogosphère, à laquelle sont attachés les membres de ce collectif et quelques autres ...

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