après Al Dante, Surya : la fin de Lignes

Pendant que la presse et les blogs se gobergent de l’Académie française passée à l’habit vert-de-gris pour couronner la fascination obscène de Littell pour le nazisme ravalé à un genre de scatologie (devrions-nous lancer une opération cadeau pour envoyer à nos amies Florence et Assia un exemplaire de Robert Antelme et un autre de David Rousset pour mémoire ?), passera probablement aussi inaperçue que la fin d’Al Dante dans la presse littéraire bien (commercialement) pensante la fin de Lignes.

Ce n’est pas un scoop, le compte à rebours était amorcé, fin annoncée. Reste que voilà : ce matin, je tiens en main le dernier numéro de l’élégante revue grise, et son contenu toujours âpre, subversif, une réflexion en acte, sans concession. L’oeuvre de Michel Surya comme caution et boussole de ce qui se disait et réfléchissait là.

Et ce dernier numéro est emblématique : Ruptures sociales, ruptures raciales, avec contributions de Daniel Bensaïd, Etienne Balibar, Alain Brossat, Jean-Paul Curnier et d’autres. Qu’on lise.

Merci, Michel Surya, de nous avoir aidé, toutes ces années, à garder notre fierté d’êtres doués de pensée.

Drôle de responsabilité peu à peu transférée sur l’outil Internet, puisque pour l’instant nous parvenons plus ou moins à le tenir à l’écart du monde de l’argent, pour exprimer et hériter de ce que Lignes incarnait. Seulement, à chaque cassure, à chaque abandon, nous perdons de nous-mêmes, évidemment : nos moyens amateurs ne compenseront pas.

Et cela au moment même où, personnellement, je lis Antonin Artaud : fin de l’ère chrétienne, la « somme » Artaud de Paule Thévenin, publié aussi par Michel Surya dans sa collection Lignes-Léo Scheer.

FB


Ce numéro de Lignes est le dernier

un extrait de la préface de Michel Surya à l’ultime n° de Lignes

Le projet de Lignes était, au début, que la littérature ne comptât pas moins que la politique et la pensée. Qu’il y eût un sens de la littérature qui n’apparût pas moins que ne s’imposent ceux de la politique et de la pensée. S’il s’est trouvé que c’est la politique qui a décidé du sort de Lignes, l’inclinant presque tout entière vers la pensée, ce n’est pas sans que s’insinuât le regret que la littérature n’y trouvât pas plus de place (ou la trouvât mal). La collection a permis d’y remédier en publiant Cantarella, Guyotat, Laporte, Noël, Reynard, Thévenin, Vuarnet, Wiilhem, etc... A la fin il était donc possible — ou aurait dû l’être — de faire de l’enjeu de l’art et de celui de la pensée, sinon le même, bien sûr, au moins deux enjeux dont ce qui décidait n’était pas essentiellement distinct. Et, de fait, l’enjeu est le même aujourd’hui qui consiste à imposer une oeuvre réellement littéraire (qui fuie le divertissement marchand) et une oeuvre réellement politique (qui ne se résigne pas à cet état de choses dont voudrait nous convaincre qu’il est le dernier), aujourd’hui où nul ne les accueille plus en effet que parcimonieusement. Tout ce qui s’oppose à l’une comme à l’autre rappelle a contrario qu’elles ne mettent pas en jeu un destin moindre ni même différent. On le sait sans doute, mais il faut un travail patient et concerté pour le démontrer.

Cette cessation constitue-t-elle une fin définitive ou une fin provisoire ? Impossible de le dire au moment où nous mettons la dernière main à ce numéro, le cinquante-neuvième d’une série qui aurait eu vingt ans en 2007. Qui les aura, peut-être, par le jeu de qui sait quelle chance qui l’a sauvée les deux fois qu’elle a déjà failli disparaître. Qui ne les aura peut-être pas : à quoi il faudra chercher des raisons qui dépassent de beaucoup le seul sort de Lignes, et son destin intellectuel.

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© Michel Surya, Lignes, novembre 2006

François Bon - 27 octobre 2006