Pedro Kadivar | Treizième nuit d’été

À regarder la vie que j’ai menée jusqu’au jour d’aujourd’hui, la question ne fut jamais pour moi « que faire de mes jours ? » mais toujours et sans cesse « que faire de mes nuits ? ». Car malgré une vie errante qui m’a successivement conduit d’un continent à l’autre, j’ai toujours vécu dans des contrées où le jour fut synonyme de lumière. Non pas que tous mes jours furent ensoleillés, mais le soleil fut toujours là et réussit, même dans les jours les plus sombres, à percer les plus épais des nuages. Et parce que le soleil fut là, je savais dès l’aube que les heures qui allaient s’étendre devant moi seraient des heures lumineuses, celles où je pourrais jouir de sa lumière en regardant tout ce qui était à portée de mon regard, et la question ne se posa donc jamais, car l’acte même de regarder a toujours intensément occupé mes journées. Mais une fois la nuit tombée, l’obscurité entrave la puissance de mon regard dont la portée se réduit considérablement et contrairement à une idée reçue selon laquelle l’obscurité serait synonyme de profondeur, pour ma part je l’ai toujours vécue comme un mur opaque contre lequel bute irrémédiablement mon regard. Je sais la fascination qu’éprouvent certains êtres, hommes, plantes et animaux, pour la nuit. Il existe des fleurs qui s’ouvrent la nuit ou dont le parfum se fortifie à l’approche de l’obscurité, des hommes qui font l’amour exclusivement dans les heures nocturnes ou écrivent ou sont pris d’une joie festive, des animaux qui s’activent pour creuser la terre ou attaquer leur proie, bref les exemples ne manquent pas. Je ne partage pas cette fascination et même me demande si de telles activités ou encore, pour ce qui concerne les hommes, de tels états émotionnels, ne sont pas plutôt une manière de fuir la nuit, de l’oublier, de refouler l’obscurité. Ma question, « que faire de mes nuits ? » peut prêter au malentendu. Je ne cherche pas à occuper la nuit par une activité, mais à m’y ouvrir autant que possible, à me dénuder afin de la vivre pleinement et avec la même intensité que je vis le jour par mon regard nu, léger, fluide, qui se promène parmi les choses. Pour ce faire il me faut évidemment renoncer à la vue et trouver un autre moyen de pénétrer la nuit pour jouir de son obscurité. Mais je suis un être de regard, je n’ai quasiment eu dès ma naissance et pour très longtemps (le temps d’une vie pas encore très longue) que mes yeux pour vivre et aborder le monde. À la place des mains et des pieds, à la place des oreilles, de la bouche, du nez et du sexe, j’ai eu des yeux à différents endroits de mon corps capables de marcher, entendre, sentir, s’ériger et jouir. Les moyens de perception et donc de jouissance d’un être tel que moi sont intimement liés à sa capacité de regard dont décide la lumière environnante.

Depuis quelque temps, il me semble être sur la voie de trouver, ou plutôt de construire avec une patience d’architecte, un chemin pour aborder la nuit. Il importe d’être patient pour ce faire et c’est peut-être ce qui m’a toujours fait défaut dans mes efforts. C’est que la nuit elle-même est un être de patience, un être dont le rapport au temps est totalement autre que celui des hommes en général, sauf les architectes et les écrivains qui ont un sens particulièrement aigu de la construction et qui cultivent en eux-mêmes une patience nécessaire à leur travail. Comme toujours, il a fallu qu’un ami me mette sur la bonne voie, tout à fait involontairement, en faisant un signe discret qui a motivé en moi un changement d’orientation et que je ne mentionne pas ici tant il est en lui-même insignifiant. En revanche le cheminement qui m’a mené à la nuit, qui a fait de celle-ci désormais pour moi un espace vital tout aussi intense que le jour et annulé en moi la vieille question « que faire de mes nuits ? » est encore une chose fraîche à laquelle je pense comme on pense encore quelque temps après son avènement à ce qui a pu opérer un changement décisif dans notre vie. J’ai d’abord su qu’il fallait cesser de poser la question, car elle était fondée sur une logique diurne. J’ai compris aussi qu’il me fallait renoncer au regard bien que je sois un être de regard et m’accepter aveugle dans l’obscurité. M’accepter et même m’aimer aveugle, dépossédé de mon unique moyen d’aborder le monde, désarmé, violemment impuissant dans mon désir de vivre. J’ai lentement appris non seulement à m’aimer aveugle mais à aimer cette cécité elle-même et la vivre comme un éblouissement. Il fallait chercher la vie nocturne non pas dans les environs sombres qu’envahit l’obscurité, mais dans l’écho de celle-ci en moi aveugle. J’ai alors découvert un monde tout aussi dense, captivant, infini que celui du jour, et j’ai compris qu’on peut se laisser éblouir, tout autrement mais avec la même intensité, de l’obscurité comme du soleil dans les jours les plus sombres. Cela s’appelle sommeil.

6 novembre 2006