petits formats grands bonheurs

des livres à "petits prix", des lectures de grand prix : Toni Morrison, Louis Parrot, Fondane, Meschonnic, Mallarmé, Louis-Combet, Sterne


Chère Magdelaine, cher Emmanuel

Vous m’avez demandé de vous signaler quelques bons livres qui ne fassent pas cependant 950 pages (cela existe : Carnet de notes, de l’ami Pierre B. 950 p. et c’est excellent), donc pour remplir (ou vider, c’est selon) vos poches, voici : — il y en a bien un que nous partagerons !

Je vous embrasse.
R.

The Foreigner’s Home

« Le but de ce projet du Louvre est de montrer, pour en discuter et leur donner vie, les questions autour desquelles s’enroulent les fils tirés du Radeau de la Méduse. Par exemple, parce que les forces du tableau de Géricault captent l’attention vers les corps, nous sommes soudain peut-être amenés à prendre conscience que le lieu fondamental du « chez soi » est le corps humain - l’ultime territoire de l’identité. Une telle prise de conscience trouvera des liens avec plusieurs événements chorégraphiques ou picturaux. C’est ainsi que le langage du dessin et celui du corps peuvent être vus comme une conversation sur la liberté personnelle, la transformation et l’oblitération. »

On l’aura compris, il s’agit du propos de Toni Morrison, conservateur invité pour l’année 2006 à donner « un regard transversal et différent » sur les collections du Louvre. Le titre original The Foreigner’s Home est plus riche de significations via l’apostrophe qu’Etranger chez soi. A relever celle que Toni Morrison exprime ci-après :

Le destin du XXI° siècle sera modelé par la possibilité d’existence, ou par l’effondrement, d’un monde que l’on peut partager. Parmi toutes les communautés qui sont à même d’arbitrer les malentendus, de neutraliser les toxines de la haine qui nous assaillent et nous divisent, la communauté artistique est unique. Dans les musées ou les galeries, sur la page, sur la toile ou sur scène, dans les médias nouveaux comme dans les plus anciens, l’engagement artistique dans le projet humain - quelle qu’en soit la beauté, quel qu’en soit le génie - n’est jamais anodin. Bien au contraire, il est à la fois réfléchissant et brûlant comme le fer rouge. Cette combinaison est au cœur du programme et elle structure notre perception des façons dont le pouvoir officiel et la culture engendrent les exodes des peuples et soulèvent de complexes questions comme celles de la dépossession, de la reconquête, ainsi que celle du renforcement des comportements défensifs. Notre programme, et c’est essentiel, montre comment les artistes et les intellectuels ré-imaginent des conceptions conventionnelles de séparation et d’éloignement pour nous diriger vers un monde partagé. D’autre part, nous sommes aussi là à nous interroger sur la façon dont les individus résistent au processus de diabolisation - ou en deviennent complices -, un processus qui peut contaminer le sanctuaire géographique de l’étranger par la xénophobie du pays qui l’accueille.

Le petit ouvrage publié dans la collection Titres chez Bourgois (éditeur des traductions des livres du Nobel 1993) est précieux à plus d’un ... titre.

C’est un guide intelligent du parcours proposé (dans les salles antiques du musée, en particulier) et des manifestations qui l’accompagnent. C’est aussi le moyen d’aller plus avant dans la réflexion que nous proposent le directeur, les conservateurs et leur invitée. Voici ce qu’offrait le journal Le Monde en guise de conclusion de la rencontre de Toni Morrison et de la journaliste Raphaëlle Rérolle (édition du 8/11) :

"Comment rester humain en ce monde ?" Telle est la question cruciale que pose finalement Toni Morrison. Comment résister à la tentation de "démoniser" l’autre ? Elle, c’est sûr, a mis sa foi dans l’art et dans sa capacité à atteindre l’universel : "En tant qu’écrivain, je me situe à la marge. J’ai choisi cette position pour regarder le monde. De là, j’essaie d’entrer dans la vie de gens que je ne connais pas, qui ne sont pas moi, pour les rendre moins étrangers - à moi et aux autres."
Lui est-il déjà arrivé de se sentir étrangère en son propre pays ? Non. Mais il y a, dans les sphères du pouvoir actuel, des individus qui lui sont, eux, parfaitement étrangers, "incompréhensibles". Des "aliens", conclut-elle en partant d’un grand rire.

Louis Parrot

« Résister au processus de diabolisation - ou en devenir complices », « résister à la tentation de démoniser », ces deux expressions que l’on vient de lire plus haut, m’amènent à ajouter un complément à la recension des deux textes allégoriques de la Résistance de Louis Parrot : les larmes d’Ursule répondent au questionnement d’Elie : haïr par amour ? est-ce l’issue ?

Signalons à nouveau : Où habite l’oubli

Louis Parrot découvre l’Espagne en 1934. Bibliothécaire à l’institut français de Madrid puis à l’université. Autodidacte, il partage les nuits blanches des poètes espagnols, se lie avec Alberti, Bergamin, Cernuda, Neruda... Il croise Lorca, qu’il admire par-dessus tout. Chassé par la révolution franquiste, il restera hanté par l’Espagne. Quelques années plus tard il composera Où habite l’oubli, qui paraît en 1944 à Genève.

Le mentionner, c’est souligner cette forte influence des poètes sur l’écriture de Parrot, et son engagement dans l’écriture, sa foi dans "quelques mots banals" (Ursule la laide, p. 82-84, cité dans notre recension)

Le site des éditions farrago annonce cette exposition : « Louis Parrot, l’ami parfait » (1906-1948) au Château de Tours du 16 novembre au 31 décembre 2006 .

Benjamin Fondane

De Benjamin Fondane, Henri Meschonnic qui préface « le mal des fantômes », qui paraît en poche chez Verdier, écrit à la fin de son liminaire :

« De tous les poètes ses contemporains, pas un, ni même ceux qui ont été dans la Résistance, pas un n’a écrit la révolte et le goût de vivre mêlé au sens de la mort comme Benjamin Fondane. Sa situation de fantôme lui-même, y est sans doute pour quelque chose : un émigrant de la vie traqué sur les fleuves de Babylone.
Contre les dualismes de la philosophie, il est dans le continu de la vie à partir du poème et du poème à partir de la vie. Par là il est présent. »

On sait à quel point Monique Jutrin et ses amis s’emploient à rendre présent celui qui a parfois été surnommé « l’Ulysse juif » [1] par le biais des cahiers Fondane et de rencontres annuelles autour de son oeuvre.

Mais aurions-nous voulu à ces notes donner pour fil rouge exil et résistance que nous ne nous y serions pas pris autrement. Signe des temps ?

Nous retournons au Louvre, avec Henri Meschonnic, pour méditer sur :

la Dame d’Auxerre

Vous la verrez de face en couverture du livre publié par Laurence Teper : Le nom de notre ignorance, la Dame d’Auxerre, et sur plusieurs faces, dans les photographies du hors-texte de Michel Chassat, prises dans la Galerie de la Grèce pré-classique du Musée du Louvre.

Je dirais qu’ici un poète enquête sur lui-même et nous entraîne à le faire pour notre propre compte. Au final, nous n’aurons pas identifié la Dame d’Auxerre, mais peut-être nous connaîtrons-nous un tout petit peu mieux au regard de cette statuette et du mystère qui « l’enveloppe. »

Le 3 décembre à la librairie Tschann, ceux qui seront parisiens ou "de parisien" en sauront-ils davantage au contact du poète ? Mystère !

« Et vent de rien qui souffle »

i. m. Charly

Pas plus que le Livre, le Tombeau d’Anatole ne vint à l’existence d’oeuvre. Et pourtant, les notes recueillies sous ce titre possèdent une fulgurance poétique incomparable. De même, Scherer a-t-il pu soutenir que le Livre rêvé par Mallarmé n’était pas resté une utopie, puisque, de son existence, témoignent, selon lui, les fragments énigmatiques qu’il est parvenu à rassembler. Dans les deux cas, la publication fut posthume.
Le Livre et le Tombeau du fils occupent, ainsi, une place structurale comparable : celle, centrale, au sein de l’oeuvre accomplie, de l’absence d’oeuvre d’un auteur mort. Oeuvre impossible, non moins réelle, de témoigner des impasses du langage, auxquelles Mallarmé s’affronta de toujours.
Si, à la différence de Hugo, Mallarmé n’écrivit pas le Tombeau de son fils, tandis qu’il le fit tant de fois pour des poètes aimés, cette abstention visa sans doute à préserver la pudeur d’une douleur sans nom. Mais le démon de l’Aïdos, auquel il succomba alors, indique peut-être encore qu’il approcha, par ce deuil, d’un noeud intime essentiel, et que la pudeur, ici, ne fut pas seulement celle d’une souffrance qui ne pouvait être rendue publique, mais qu’elle tint de l’effroi de « l’horrible secret » dont il sut soutenir la proximité.

La collection de poche Points/poésie dirigée par Lionel Destremau met à la portée du plus grand nombre Pour un tombeau d’Anatole avec un très substantiel dossier de Jean-Pierre Richard, éclairant à bien des égards. J’ai cité ci-dessus l’incipit de l’article de Catherine Millot, dans son recueil La vocation de l’écrivain [2] . Je le crois très juste.

L’un de mes amis a choisi de s’absenter définitivement. Je lui dédie ce fragment :

Oui Monsieur
oui vous êtes
mort
C’est ainsi du moins
que votre lettre de faire-part

et rire au dedans
de moi — affreux !

Aux dépens de la Compagnie de Trévoux

Sybillin n’est-ce pas ? C’est ainsi que sont publiés de drôles de samizdats littéraires, des fascicules diffusés par courrier (la qualité des textes est inversement proportionnelle à celle des moyens mis en oeuvre !) qui ont essentiellement pour sujet la mystique au XVI° et XVII° siècle.

La Compagnie [3] pratique l’alternance : un article par un auteur vivant, un texte ancien.

Claude Louis-Combet dont on connaît la fascination pour les saintes de cet acabit :

Louise du Néant, l’épreuve de l’abjection
Marie des Vallées, le silence et les mots
Claudine Moine, couture et prière
Armelle Nicolas, domestique et mystique
vient de donner : Marie Teyssonnier, dite Marie de Valence, voyance et contemplation

A quand leur réunion en volume ?

Cette Marie-là ne subit pas les derniers outrages. Au contraire , elle les décourage. Inexorablement :

Le lendemain même de son arrivée, on la voit , sur le conseil de son mari, inspiré à son tour, assister à la messe et aussitôt se mettre à fréquenter l’église, les prêtres, les fidèles catholiques. Elle retrouve le bain de son enfance, elle consacre le meilleur de son temps à l’oraison, à la contemplation, elle se confesse, elle communie, elle dialogue avec Dieu : « Son intérieur estoit comme un Printemps, diapré d’une infinité de fleurs de bons désirs. Comme un Esté, eschauffé de dévotion, & embrazé de Seraphiques affections : comme une Arabie heureuse, embaumée de pures consolations : & comme un Paradis terrestre, que Dieu honnoroit de sa présence, & les Anges de leur douce conversation. » [4]

Mauron (G/F) Jouvet (Tristram) ou la Norton critical ?

Nul besoin de se présenter à l’agrégation de « Lettres modernes » pour lire Laurence Sterne.

Les aficionados ont repéré le début de polémique avec un courrier des éditions Tristram au journal Le Monde, déplorant l’ignorance de la traduction de Guy Jouvet au bénéfice de celle de Charles Mauron, disponible en poche.

Certes la première est plus drôle, irremplaçable pour "rire en français" (Rabelais tout proche), mais moins exacte.

Il ne reste donc, wit de conclusion, qu’à vous souhaiter de "rire en anglais" dans la Norton critical Edition.

Et de ne pas oublier, selon les mots repris par Laurence Guilbert (Gallimard, l’Infini) que vous aurez affaire à « l’écrivain le plus libre » !

Ronald Klapka - 11 novembre 2006
Navigation
Notes

[1] La section intitulée L’Exode, avec pour sous-titre Super flumina Babylonis, donne en exergue un propos attribué à Homère : « Les dieux ont ordonné la mort de ces hommes afin d’être sujets de chants pour les générations à venir ». Et Fondane d’ajouter : ET VOILÀ !

[2] Gallimard, collection l’Infini, 1991

[3] Joseph Beaude, 15 Boulevard de l’Industrie, 01600 Trévoux

[4] R. P. de La Rivière, dont Claude Louis-Combet nous confie — et je soupçonne que l’anima qui suscite l’écriture du moine, n’est pas sans faire ses délices :

Que l’on me pardonne cette longue citation.

Louis de La Rivière est irremplaçable, non seulement parce qu’il est unique source biographique contemporaine de notre Tessonnière ( qu’on se le dise : celle qui marchait sur des tessons, celle qui brassait dans son coeur le verre brisé de toute sa première jeunesse et de ses premières années de femme ; en vérité, le P. de La Rivière lui a donné le nom qui lui convenait au mieux) et que sans lui la sainte fille de Valence n’existerait à peu près pas - du moins n’aurait-elle pas la vivante épaisseur qu’il lui a conférée ; mais surtout parce que son écriture, qui n’est pas d’un homme de lettres, mais d’un moine ébloui, porte toute la saveur du sujet, avec des naïvetés et entièretés de plume qui font d’une existence propre à se laisser oublier une succulence d’écriture assez rare dans le genre des panégyriques hagiographiques.

De notre auteur, Henri Bremond écrit : « Ce moine, d’une tendresse et d’un candeur charmante, a vécu plus de trente ans dans l’intimité de Marie de Valence, la regardant de tous ses yeux, peinant de tout son esprit à la comprendre, l’aimant et la vénérant de tout son coeur ... Les moindres mots de Marie l’obsèdent et le pénètrent. Il n’est jamais sûr de les avoir bien entendus. II soupçonne partout de nouveaux miracles ou des profondeurs inconnues . »

Or son écriture est cette jeunesse de coeur, entre rêve et réalité, entre idéal et objectivité, et cette affection également sensible et spirituelle qui trouve les mots sans façon, sans les mettre à l’épreuve de la rigueur scolastique et de la doctrine. Une telle fraîcheur n’a pas fini de faire du bien.
Tout ce que l’on peut savoir de Marie, on le tient donc du P. de La Rivière qui le tenait pour sa part des confidences de Marie.

Article
Titre