Le bœuf dans l’atelier

(La souris joue au pinceau sur l’image.)

« Or, vous avez besoin d’art.
L’art est un bien infiniment précieux, un breuvage rafraîchissant et réchauffant, qui rétablit l’estomac et l’esprit dans l’équilibre naturel de l’idéal.
Vous en concevez l’utilité, ô bourgeois, - législateurs ou commerçants, - quand la septième ou la huitième heure sonnée incline votre tête fatiguée vers les braises du foyer et les oreillards du fauteuil. »

Baudelaire, Salon de 1846, « Aux Bourgeois » (Gallimard, La Pléiade, 1961, page 874).

Aujourd’hui, nous allons aborder la question posée par Gustave Courbet en 1861 : « Peut-on enseigner l’art ? » (L’Echoppe, Caen, 1988). Et pour tenter d’y répondre, nous avons poussé à nouveau, la semaine dernière, le paradoxe et la promenade jusqu’à sa maison natale d’Ornans (Doubs), devenue musée en 1971 grâce à l’action d’une association de ses amis, et transformée plus tard en Institut Gustave Courbet.

Le peintre franc-comtois, qui a représenté de fameuses truites (elles sillonnent la Loue et un excellent restaurant de la rue principale d’Ornans arbore sur ses murs quelques cannes à lancer tandis qu’on les déguste, saisies de manière fort réaliste dans des assiettes blanches), s’il revenait dans sa petite ville natale buterait d’abord à l’entrée sur le rond-point qui exhibe une sculpture monumentale d’un de ces poissons argentés, aspergé d’un jet de pluie continu.

Mais il retrouverait encore intacts son atelier, et, de l’autre côté de la rivière, sa maison les pieds dans l’eau (comme toutes ses voisines), immense bâtisse qui abrite habituellement quelque quatre-vingts toiles du maître, quand une exposition temporaire ne vient pas ajouter le plaisir de contempler en plus son « Retour au Pâys » - l’accent circonflexe donne plus de couleur locale, voire d’accent à la manifestation présente.


Il s’agit donc d’un véritable succès public puisque lorsque nous sommes arrivés, la date de celle-ci était officiellement préemptée : la gardienne nous rassura en précisant que l’exposition était prolongée jusqu’au 21 janvier 2007.

Heureusement, à Ornans, il ne faut pas subir une file d’attente de plusieurs centaines de mètres : le grand Courbet n’est pas aussi connu qu’Yves Klein. Sauf, peut-être, s’il s’agit de L’Origine du monde, et ceci sans doute pour des raisons extra picturales ; ce qui prouverait que la peinture, fût-elle « réaliste », donne non seulement à voir mais aussi, sans barrière possible, à penser ou à imaginer.


Pourtant, visiter un musée n’est-ce pas forcément passer à côté des toiles, rester à leur surface, et non en être l’auteur ? Autrement dit, peut-on se mettre dans la peau de Courbet ? Et… peut-on enseigner l’art (donc l’apprendre), au cas où l’artiste serait capable de transmettre son savoir ? « On n’y voit rien  », disait Daniel Arasse, sauf, par exemple, « le regard de l’escargot » dans L’Annonciation de Francesco del Cossa (vers 1470-1472) : la peinture ne serait-elle pas, en définitive, un immense et malicieux trompe-l’œil ?

Johanna Hifferman, le modèle présumé du tableau « scandaleux » de Courbet, possédé un temps par Jacques Lacan, avait-elle donc totalement perdu la tête ?

Revenons maintenant à d’autre paysages : la Franche-Comté est un tableau vivant, il suffit de sortir ses pinceaux. Mais comme les appareils photos numériques sont plus nombreux que ces instruments de bois pour peintres amateurs, il est plus simple d’en installer des préfabriqués (avec peintures disposées) le long de la « route Courbet » !

Baudelaire (Salon de 1859, « Le Paysage », page 1076, opus cité) :
« Si tel assemblage d’arbres, de montagnes, d’eaux et de maisons, que nous appelons un paysage, est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi, par ma grâce propre, par l’idée ou le sentiment que j’y attache.
C’est dire suffisamment, je pense, que tout paysagiste qui ne sait pas traduire un sentiment par un assemblage de matière végétale ou minérale n’est pas un artiste. »

Gustave Courbet, cependant, ne peignit pas que des paysages, mais des scènes villageoises, des rencontres d’atelier, des portraits, des animaux… Le musée d’Ornans, où l’on gravit les escaliers, d’étage en étage (la chambre natale du peintre a été conservée en l’état) jusqu’au grenier, avant de descendre au sous-sol, nous en donne un aperçu presque familial, loin du recueillement obligé qui règne au musée d’Orsay devant Un Enterrement à Ornans : mais ici, on peut regarder sous vitrine une véritable toque rouge de juge (et non de juge rouge), comme celles portées par les deux magistrats dans la célèbre scène.

Les innombrables dessins exposés (dont la colonne Vendôme abattue, acte pour lequel Courbet fut condamné et emprisonné à Sainte-Pélagie de juin 1871 à mars 1872) ajoutent à l’impression de labeur forcené de celui que Baudelaire décrivait (Exposition universelle de 1855, page 963, opus cité) comme « un jeune peintre dont les débuts remarquables se sont produits récemment avec l’allure d’une insurrection. »

Le poète et critique d’art est d’ailleurs lui-même représenté, à droite parmi tous les personnages, dont cette étrange femme nue (est-ce bien « réaliste » ?), dans l’étonnant tableau de Courbet L’Atelier, réalisé en 1855.

Ceci nous ramène à la question centrale : « Peut-on enseigner l’art ? ». Dans ce petit livre, Castagnary, un ami de Courbet, rapporte l’anecdote suivante, après que le peintre a ouvert un atelier rue Notre-Dame-des-Champs à Paris, fin 1861 :
« En ouvrant la porte, mes compagnons et amis virent un singulier spectacle.
Debout sur du foin répandu, l’œil dilaté, allongeant à terre son mufle noir, et balançant sa queue impatiente, un bœuf roux, marqué de blanc, était lié par les cornes à un anneau de fer fortement scellé dans le mur. C’était le modèle. »

Ce bœuf dans l’atelier méritait une explication… C’est dans Le Courrier du Dimanche que Courbet fait paraître une lettre, datée du 25 décembre 1861, adressée à ses « chers Confrères » dans laquelle il écrit :
« Je dois vous expliquer ce que j’ai eu récemment l’occasion de dire au congrès d’Anvers : je n’ai pas, je ne puis avoir d’élèves.
Moi, qui crois que tout artiste doit être son propre maître, je ne puis songer à me constituer professeur.
Je ne puis pas enseigner mon art, ni l’art d’une école quelconque, puisque je nie l’enseignement de l’art, ou que je prétends, en d’autres termes, que l’art est tout individuel, et n’est pour chaque artiste, que le talent résultant de sa propre inspiration et de ses propres études sur la tradition.
J’ajoute que l’art ou le talent, selon moi, ne saurait être, pour un artiste, que le moyen d’appliquer ses facultés personnelles aux idées ou aux choses de l’époque dans laquelle il vit. »

Ainsi, Courbet veut bien montrer quelques éléments de technique à ses « confrères » (reproduire une forme bovine) mais la liberté d’interprétation – ou de création – ne s’apprend pas (le peintre écrivit également une Lettre au ministre des Beaux-Arts) :
« Il ne peut pas y avoir d’écoles, il n’y a que des peintres. Les écoles ne cherchent qu’à rechercher les procédés analytiques de l’art.(…) Je ne puis donc pas avoir la prétention d’ouvrir une école, de former des élèves, d’enseigner telle ou telle tradition partielle de l’art. Je ne puis qu’expliquer à des artistes, qui seraient mes collaborateurs et non mes élèves, la méthode par laquelle, selon moi, on devient peintre, par laquelle j’ai tâché moi-même de le devenir dès mon début, en laissant à chacun l’entière direction de son individualité, la pleine liberté de son expression propre dans cette méthode. »

On a souvent reproché le « réalisme » de Courbet, mais lui-même a fait passer sa personnalité exceptionnelle dans ses tableaux : son engagement politique durant la Commune de Paris n’était pas indifférent à sa façon d’approcher un art dans lequel il s’est jeté tout entier, jusqu’à devoir s’exiler et mourir en Suisse en 1877.

Courbet, ami de Proudhon, au Congrès d’Anvers, août 1861 :
« Le réalisme est, par essence, l’art démocratique. Ainsi, par le réalisme qui attend tout de l’individu et de son effort, nous arrivons à reconnaître que le peuple doit être instruit puis qu’il doit tout tirer de lui-même ; tandis qu’avec l’idéal, c’est-à-dire avec la révélation, et, comme conséquence, avec l’autorité et l’aristocratie, le peuple recevait tout d’en haut, tenait tout d’un autre que lui-même et était fatalement voué à l’ignorance et à la résignation. »

Près de la maison-musée de Courbet, coule la Loue ; on ne peint (ou dessine ou photographie) jamais deux fois la même rivière. Ce flux est celui des jours qui s’amoncellent : les nuages s’y reflètent, s’y mélangent, et chacun interprète ou recrée la beauté d’un moment fugace. Des toiles l’ont fixé, elles ne peuvent enseigner elles-mêmes, sans doute, que le temps qui file.

Dominique Hasselmann - 9 novembre 2006