Frédéric Lefebvre | Attendre

Volupté de l’attente. Le contraire de l’ennui.

Attendre avec les mouettes, le ronronnement des machines, un moteur qui propulse un véhicule. Avec les odeurs, l’urine légère, l’iode, la gomme des pneus, le chaud d’une carlingue. Entre un autocar et un terrain de triage.

Gros bruit de moteur pétrole, masse colorée qui se déplace, recule et puis lentement inverse sa marche, se propulse, disparaît. Reste le martèlement continu de la locomotive, derrière moi.

Puis la cloche, une sonnerie, un jingle comme disent les professionnels, et l’inévitable voix de gare, mixée, lyophilisée : « Le train express… Éloignez-vous de la bordure du quai, s’il vous plaît. »

Pas le temps de dire « ouf », ni même d’entendre le train – un train – partir, et rapplique un Bus Vert de la côte, moteur en route, chevrotant par l’arrière. Voix mêlées, éclatées, porte qui claque sur la soute, pression qui s’échappe des vérins, sonnerie d’alarme pour dire le mouvement, passagers qui tirent leurs vacances à roulettes, chuchotent, ne parlent pas du temps qu’il fait. Le car redémarre, couvre un instant l’accent chantant qui débarque, se recule, se range, se gare.

Tout est calme. Une dame vient s’asseoir sur le banc à côté de moi. Dans la montée, au loin, derrière un triste hangar de briques, approche un son. Je lève la tête. C’est un tramway. Je pense à ce film que j’ai vu il y a quelques jours, à cette sonorisation russe d’une autre attente, dans une ville d’Ukraine rejouée en 1967 par un Askoldov inconnu. Le ferblantier juif, misérable et généreux, « soviétique, quoi », parle d’avenir comme les héros de Tchekhov : « Un jour, un jour, dans notre petite ville, il y aura des tramways. » Et il prononce, à la russe : tram-vailles…

Encore un couinement, un coup de frein surprenant. Puis sur le parking, une Peugeot comme on en faisait pour apprendre à conduire, à treize ans, douze ans, chez ma grand-mère, avec sa 204 sur le parking de la gare. On n’entendait rien, on passait les vitesses à la main, au tableau de bord, pas au plancher.

C’est fou comme la compagnie des Bus Verts a varié ses plaisirs. Selon qu’il couine à droite ou à gauche, sous la voûte ou dans le vent, en amont ou en aval de la poubelle transparente en girouette, l’autocar qui succède à l’autocar laisse une impression toute différente. Et comme ils se succèdent régulièrement, pour cause de week-end, de samedi, d’échange de vacanciers dans toutes les directions de la rose, il commence à se passer quelque chose. Une chorégraphie. Une mouette pour le récitatif. La poubelle pour la percussion. « Attention au passage d’un train, s’il vous plaît. » « Mesdames et messieurs… »

Le grand ciel est silencieux. Ne semble adresser aucun signe. Charrie des paquets qui filent vers la mer. Plus régulièrement que tout ici-bas. Et pourtant jamais au diapason. Tout en mutations insensibles aux oreilles mais criantes au regard. « Départ 11 heures 57, partira voie B. » Et le nuage passe, se décompose, toujours en crise, sans forme et sans fond. On a compté, dit-on, un grêlon de six mètres de diamètre, quelque part en Écosse, au XIXe siècle. C’était dans le journal. Et ici, dans ce cul-de-sac, entre Avis et Bus Verts, qu’est-ce qui finira dans le journal ?

Mes voisins augmentent. Un deuxième banc est occupé, grand-mère et petite-fille, une grosse femme à côté – ou entre les deux – qui lit, les mains plus grandes que son livre. La grand-mère se penche, la petite-fille est noire et à lunettes, le lien doit être plus compliqué. Ou plus simple. À l’abri de leurs bus, les chauffeurs regardent. À l’ombre de la pause. La poubelle insiste, froufroute dans le vent d’un train qui démarre, cette fois dans l’autre sens, gros fracas régulier et montant, puis déclinant avec douceur. Un klaxon bref et impérieux. Le glissement du tramway. Je commence à comprendre.

Autrefois j’ai attendu de longues heures un avion qui devait décoller un quatorze juillet. Pour aller au bal. À la fête officielle où je n’avais pas envie d’aller. J’ai tellement attendu que le bal est passé. L’avion est venu. C’était un terrain militaire. Il n’y avait presque rien. Je me suis allongé sur un imperméable, dans l’herbe. Le soir tombait vite. La lumière était forte et puis partait peu à peu. Les perruches ont commencé. Les perruches qu’on voit à Agra, à Fatehpur Sikri, dans ces coins-là.

Les passagers du banc deux me font sursauter. L’une a marché sur l’autre : « Excusez-moi. » Et puis le livre reprend. Un polar. La fillette a les mêmes couleurs que la grand-mère adoptive. La vieille dame – la dame plus âgée, dirait mon amie Pritha – fume. Tout est parfois si étrange dans le rien. Un jeune casqué passe avec son moteur à deux roues sans échappement, ou à peine contrôlé. Une machine redémarre dans la rangée des mastodontes. Retour possible aux éléphants.

J’étais là, dans l’herbe, entre deux pluies de mousson, le ciel était clair, et les perruches ont décollé, comme des nuages, comme des bus, de partout. Elles semblaient aller dans un sens, de bas en haut, de la direction de mes pieds à celle de ma tête, je les voyais échapper à mon champ par derrière moi. Et encore, et encore. Dans un piaillement dont, curieusement, je n’ai pas le souvenir. À moins que ce ne soit le moteur du bus à l’arrêt qui couvre tout. Elles n’étaient pas comme un train express régional, ni comme une sonnerie de téléphone portable à côté de moi, elle portaient bien plus loin, elles portaient sur la terre entière, elles semblaient parties pour le tour du monde, et tellement nombreuses, tellement serrées dans l’air, et tellement longtemps je les ai regardées passer que certainement elles ne passaient pas mais revenaient, revenaient du bout du monde.

Je pensais : comme cet autobus qui est venu s’arrêter à mes pieds pendant que je suivais les perruches. Mais ça n’est qu’une navette, un amuse-gueule, un bébé éléphant. J’ai perdu les perruches, leur couleur si claire, leur bond qui permettait d’attendre jusqu’à la nuit. Et puis l’avion s’est décidé à partir, on nous a fait entrer dans la cabane, passer au détecteur, il y avait peu de monde dans ce vol et j’ai tout oublié.

Le ciel maintenant est plus dégagé et en même temps moins clair, ou plutôt moins bleu, plus blanc et pourtant plus sombre. Ces choses-là sont impalpables. On a voulu classer les nuages mais à quoi bon ? Ils passent.

L’attente a aussi ses creux. Ses effets de repos. Une sorte de relâchement. Quand les voisins ont changé, une habitude qui démarrait s’est brusquement dissipée : plus de grand-mère, de fillette, de questions idiotes à me poser, que personne ne me pose. Attendre seul, sinon à quoi bon attendre ?

Un saut par-dessus le banc, pour m’assurer de l’heure : 12 h 16. Mais il suffisait de lever la tête. Une vieille pendule carrée suspendue métallique couleur béton semble flotter au vent. Et pourtant, oui, elle flotte ! Doit être en bois. Et creuse. Ou en aluminium. Elle ne fait pas de bruit. Sa marque est Lambert. Ne bronche pas à l’annonce du train express régional. Ni au passage du tramway comme un avion lointain. Ni aux hésitations d’une femme qui marche mal, un sac sur chaque épaule et un petit sur le dos, et qui passe et repasse sous elle. Et rien non plus sur la voix qui annonce partir « à Marseille ». Sur la caméra qui me fixe depuis une heure. Sur le reflet d’un autobus dans un autre, le frôlement des disques sur les freins, l’air qui s’échappe de partout, compressé, retourné, projeté, expulsé, chauffé, consumé, pollué… Rien n’arrête la pendule.

Les décibels ont monté. De partout, on dirait, les machines s’agitent, des hommes et des femmes dans les bras. Ça s’échange des places, ça composte, vend, encaisse, débourse, se déplace dans le sens du temps. Tout en commun, organisé, planifié, à peine un quart d’heure d’attente, ou trois minutes, ou rien. À Vire le 32, à Fontenay le Marmion la navette, à Paris, Cherbourg, Londres, Dakar, Madrid au-dessus de nos têtes. Avec toujours la petite clochette qui joue les fées sur le chemin de fer. De fer et d’acier, de chrome et d’eau, et quelque part dans l’été des centrales qui rejettent de la chaleur en plus pour casser des atomes, briser des rayons et faire tourner tout ça.

Le minibus est parti. Avec un minimum de passagers. Le quai sans nom est vide. Entre le E et le D, à côté d’une grande flèche blanche et hachurée vue d’avion. Le quai F se vide aussi. Le C est parti il y a cinq minutes. Le parking est presque vide. Une dernière voyageuse est allée, hésitante, vers le soleil, sur un banc trop loin. Pas de tramway. Un ou deux passereaux tout à coup dans ce quasi-silence. Puis un coup de vent dans la poubelle, qui se froisse. Et une sonnerie privée, à peine audible, et un cri de ralliement, là-bas, sur le banc : « Oui ? »

C’est reparti. Samedi midi, juillet, gare routière de Caen. On n’est jamais longtemps tout seul à attendre.


De Frédéric Lefebvre nous avons publié Ensemble et séparés à propos de La Mort seul à seul, de Peter Nàdas.

15 novembre 2006