Les quinze mille pas

Parution chez Verdier du premier livre de Vitaliano Trevisan


Seul, occupé à règler des problèmes de succession suite aux décès de ses parents puis, coup sur coup, à la disparition énigmatique de sa soeur (déclarée morte huit ans plus tard) et au départ (on ne sait où) de son frère, Thomas Boschierro, le narrateur des Quinze mille pas, le premier livre traduit de Vitaliano Trevisan, doit satisfaire à une autre, très sérieuse, occupation quotidienne. Celle-ci, quasi obsessionnelle, consiste à compter et à noter, où qu’il aille, le nombre de pas qu’il effectue, sachant que celui-ci varie toujours entre l’aller et le retour.

Marcher, compter, rendre compte : c’est ce qui lui permet de s’orienter pour clarifer les nombreuses zones d’ombre qui encombrent sa pensée, sa vie, sa mémoire. Un imbroglio qui, sinon, le mènerait droit à la folie.

« Toute distraction peut être fatale. Il suffit d’un instant pour perdre le compte : c’est pourquoi, lorsque je marche, je regarde toujours par terre afin de ne pas me distraire, et j’évite soigneusement d’adresser la parole à quiconque. Et pourtant, je pense, il y a toujours quelqu’un ou quelque chose qui parvient à me distraire. Un animal mort au bord de la route entre dans mon champ visuel ; quelqu’un me salue, me contraignant ainsi, par politesse, à lui rendre son salut, et cetera. On est constamment dérangés. »

Quinze mille pas séparent la maison du narrateur de l’étude du notaire Strazzabosco, sise à Vicence sur la piazza Castello, où il doit se rendre pour signer l’acte de succession. Ce chiffre, heureuse coïncidence, s’avère pour une fois être le même dans un sens comme dans l’autre. Raison suffisante pour restituer, avec minutie, ce trajet et ses multiples à-côtés. Mais, à travers cette déambulation solitaire, c’est en réalité sa vie entière - étroitement liée aux absents - qui va, glissant dans les méandres, défiler en une journée et s’écrire avec ampleur.

« Pour un trajet aussi long, des chaussures de cuir sont impensables, bien mieux celles à semelles de crêpe. Je choisis (...) mes vieux rangers militaires à semelles en vibrane portant la marque Pirelli 1968, les chaussures de loin les plus confortables parmi les dizaines de paires que je possède. »

Déroulant avec verve (et dérision) une écriture compacte, sinueuse, nuancée, calée sur le rythme régulier de la marche, Vitaliano Trevisan (traduit par Jean-Luc Defromont), né en 1960 en Vénitie (habitant Vicence, le lieu du récit, on le retrouve également acteur - et co-scénariste avec Matteo Garrone - de Premier amour, qui a pour cadre la même ville) embarque sans crier gare le lecteur dans un étonnant labyrinthe.

« Comme les hommes d’un seul tenant font défaut, les actions littéraires d’un seul tenant nous échappent », lâche-t-il pour finir, refermant son texte par une bibliographie dans laquelle se trouvent réunis tous les livres, entretiens, séquences (une quinzaine, guère plus) qui lui furent précieux pour mener à son terme cette promenade à la Bloom vers la piazza Castello. Parmi ces noms figure (à côté de Beckett, Kafka, Derrida) celui de Thomas Bernhard. On ne peut, à ce propos, s’empêcher de penser en suivant, perdant, retrouvant le narrateur en train de conjurer avec une telle maestria ses bons plans (et mauvais rêves) que ce n’est probablement pas par hasard que Vitaliano Trevisan a tenu à ce qu’il se prénomme, justement, Thomas.


En logo : photo de Sabrina Ragucci.

Jacques Josse - 19 novembre 2006