Cécile Wajsbrot | La cent trente-deuxième question

Le Questionnaire de Ernst von Salomon est un livre peu connu, peu lu. Paru chez Rowohlt, éditeur de Hambourg, en 1951, il a été traduit pour Gallimard en 1953. Sa lecture interroge les repères convenus entre littérature et morale, qui vont communément par deux : bon ou mauvais (littérature), bien ou mal (morale), le sommet romanesque paraissant atteint, de nos jours, dans la conjonction du « bon » et du « mal ».

Il est plus intéressant d’envisager, cinquante ans après les événements historiques qui y sont rapportés, le point de vue de celui qui les a vécus et qui les raconte à la fois comme témoin actif et comme écrivain.

Délaissant les couples de notions qui font les beaux jours des faux débats, Cécile Wajsbrot, dans ce texte qu’elle a accepté d’écrire après avoir lu Le Questionnaire, analyse ici « mémoire » et « conscience ».

Nous l’en remercions. DD.


Le Questionnaire, Ernst von Salomon, préface de Joseph Rovan, traduit de l’allemand par Guido Meister, Gallimard, 1953 (disponible).

On dit souvent que la littérature pose des questions, que c’est même son rôle. Pourtant, une fois au moins elle aura donné des réponses, dans un livre singulier de 648 pages paru en 1951 et qui s’est vendu à 250.000 exemplaires – puisque, aujourd’hui, quand on parle de livres, on parle de chiffres –, le livre d’un auteur qui n’avait presque rien publié depuis 1933, depuis son roman Les Cadets, si ce n’est, dans des revues, quelques extraits d’œuvres anciennes, un livre au titre parlant et simple – Le Questionnaire. 131 réponses à 131 questions - le questionnaire comme genre littéraire. Et pour en finir avec les chiffres, disons qu’à l’automne 1945, les Américains eurent l’idée de concocter un questionnaire qu’ils distribuèrent aux treize millions d’Allemands de plus de dix-huit ans résidant dans leur zone d’occupation pour séparer le bon grain de l’ivraie, en l’occurrence les nazis des autres, un procédé à l’efficacité douteuse - la distribution s’arrêtera d’ailleurs en cours de route - mais parmi les détenteurs du questionnaire se trouvait Ernst von Salomon, détenu dans un camp de prisonniers et qui eut l’idée de répondre à chaque question de façon exhaustive. Ainsi, la première question, à quel emploi postulez-vous ?, déclenche-t-elle le récit passionnant des conditions d’écriture de son premier texte. À l’autre extrémité du livre, dans les Remarques, se situe le récit détaillé de la libération d’un village de Bavière, la description de cette période trouble si peu répertoriée, l’automne 1944 et l’année 1945, puis l’occupation américaine. Pour commencer, l’énoncé de l’avertissement bilingue du questionnaire est assorti d’un commentaire de Salomon dont voici les dernières lignes :

La procédure de ce questionnaire ignore la défense mais précisément parce que personne ne sait où il veut en venir, personne ne peut affirmer que ses méthodes ne cachent pas la possibilité imprévue de faire apparaître toute la vérité. Je veux servir cette possibilité dans l’espoir que beaucoup d’autres se laisseront tenter comme moi, afin que de la qualité des réponses résulte la qualité d’un tableau approximativement vrai de ce qui s’est passé dans notre pays. Mais alors, les questions de ce questionnaire ne s’adressent pas à ma conscience mais à ma mémoire.

Comment décrire cette autobiographie à entrées multiples, fragmentée – comme des morceaux de puzzle épars qui s’encastreraient facilement pour former une vie recomposée ou une image de l’Allemagne depuis le début du siècle jusqu’en 1945, évoquée par un acteur qui peu à peu se transforme en témoin. Toute la vérité est dite en effet sur le groupe qui fomente l’assassinat de Rathenau, le ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar, et dont Salomon fait partie, sur les actions et divergences des groupes d’extrême droite qui favorisèrent l’ascension progressive du nazisme, sur ses séjours en prison, et la lutte entre les SA et les SS, l’Autriche, la visite émouvante de la prison où Salomon fut détenu, de son ancienne cellule, les exactions américaines dans les camps de prisonniers de l’après-guerre. Une succession de pages magnifiques qui offrent le point de vue unique d’un écrivain témoin ou acteur, selon les périodes – même si on ne peut s’empêcher de penser, devant la précision de certains longs dialogues rapportés qu’il y a de l’invention mais l’autobiographie ne vient-elle pas toujours aborder aux rives de la fiction ? –, d’un homme qui fut dans une position singulière, membre actif de l’extrême droite entre 1919 et 1923 et qui prit ses distances avec le nazisme dès la venue au pouvoir de Hitler, et ne participa à aucun de ses crimes même s’il n’en dénonça aucun. Ainsi, un soir de novembre 1938, dans une rue de Berlin, Salomon et Ille, sa femme, qui est juive, voient des éclats de verre, par terre, de plus en plus de vitres brisées. De retour chez lui, il appelle la police mais la police ne fait rien – c’est la Nuit de Cristal. « Nous vivons aujourd’hui une de ces journées qui ne passeront jamais, qui reviendront sans cesse, qui revendiqueront toujours leur place dans l’Histoire, une de ces journées qui sont condamnées à n’être jamais oubliées. » De tels moments de lucidité sont nombreux et font aussi le prix de ce livre, fabriquant en même temps l’ambiguïté de notre position de lecteur : car si tous ces fors intérieurs s’étaient transformés en fors extérieurs, l’histoire n’aurait-elle pas suivi un autre cours ? Et nous, en lisant un tel livre, où sommes-nous, de quel côté du fleuve ?

« Il n’y a pas, à l’intérieur d’une époque, un point de vue qui permette d’embrasser l’histoire de cette époque. » À cette phrase de Goethe, Ernst von Salomon ajoute, il n’y a que des points de vue personnels. En lisant Le Questionnaire, nous lisons un point de vue personnel et l’existence d’un tel point de vue est sans doute l’une des différences entre la littérature et l’histoire. Mais le point de vue personnel de Salomon est celui de la mémoire et non celui de la conscience, il nous en a prévenu. Celui qui fait, par exemple, qu’il consacre les cent cinquante dernières pages de son livre aux exactions américaines dans les camps de prisonniers et quelques lignes seulement à l’horreur de la découverte, par ces mêmes armées, des camps de déportation et d’extermination. Mais nous, lecteurs, qui n’avons pas le point de vue de la mémoire puisque nous n’avons pas vécu, pour la plupart, cette époque, n’est-ce pas le point de vue de la conscience qui nous est seul laissé ?

Parmi les 131 questions, aucune n’est prévue sur le remords ou les regrets, la mauvaise conscience, les renseignements personnels concernent l’identité, la couleur des yeux, la religion et les crimes commis – ce qui donne lieu au récit de l’assassinat de Rathenau. Sans doute est-ce pour cela que nous ne pouvons nous empêcher de nous la poser. Nous avons l’habitude de ces questions parasites, nous qui sommes nés juste après ou longtemps après la guerre, dès qu’il s’agit, en France ou en Allemagne ou dans d’autres pays d’Europe, d’écrivains qui ont vécu cette période et qui l’ont écrite, ou qui ont écrit au cours de cette période en toute sympathie avec le nazisme. Faut-il rappeler les noms, Céline, Brasillach, Chardonne, Drieu la Rochelle, Alphonse de Chateaubriant, Rebatet et tant d’autres, rappeler notre perplexité – nous ne savons pas quoi en faire, et les remous récents autour de l’aveu de Günter Grass ou (dans un autre registre) les critiques portées sur Les Bienveillantes, non du point de vue de la littérature mais du point de vue de l’histoire, participent bien de cette perplexité, de cette perturbation. Dès que nous approchons des dates 1933-1945, notre boussole perd le nord, nous atteignons le pôle magnétique de notre histoire, de notre société.

Pour en revenir au Questionnaire, dans la dernière partie, celle des remarques qui donne lieu au récit continu de la fin de la guerre et de l’occupation américaine, il est beaucoup question d’un homme admiré par Salomon sans réserve, Hanns Ludin. Si on s’en tient à ce portrait, Ludin est un homme plein de courage et de noblesse. « J’ignorais ce qu’on reprochait à Ludin. Sa fiche d’arrestation mentionnait tout simplement "nazi leader". Pendant la campagne de France, il avait commandé une batterie puis il fut nommé plénipotentiaire en Slovaquie. Il me dit qu’il avait pris terriblement à cœur sa tâche en Slovaquie, une tâche extrêmement ardue. » Ludin est accusé d’être un criminel de guerre, au grand étonnement de Salomon qui tente de le faire évader du camp où ils sont tous les deux détenus mais Ludin refuse (question d’honneur, de parole donnée) - ainsi ne fuira-t-il pas la condamnation à mort et pensera-t-il à sa patrie, à sa femme et à ses enfants jusqu’aux derniers instants. Quelle belle image…

En 2005, Malte Ludin, né à Bratislava en 1942, sort un film documentaire sur son père et sa famille dont le titre français serait Deux ou trois choses que je sais de lui – mais mis à part le titre, on chercherait en vain une référence à Godard. Le film explore les ravages de l’histoire collective sur l’histoire familiale, le mythe construit autour de Hanns Ludin à partir du récit de Salomon transmis par la femme de Ludin et repris à leur compte par ses trois sœurs que Malte Ludin interroge, confrontant leur parole – et surtout celle de la sœur aînée, qui s’en tient à la statue héroïque et ne veut rien savoir d’autre - à des documents d’archives – et notamment la signature de Ludin au bas du décret organisant la déportation des juifs de Slovaquie. L’enquête porte autant sur la reconstitution minutieuse de la carrière et du rôle de Ludin que sur le recensement des effets de cette histoire – un mélange de secret et de mensonge qui plane autour du père exécuté en Tchécoslovaquie en 1948 - pour la génération des enfants et des petits-enfants. Un frère et une sœur du cinéaste sont morts jeunes – la sœur était alcoolique quant au frère, on ne sait rien de lui –, la fille de la sœur aînée vit en Afrique du Sud et son mari est juif, la femme de Malte Ludin est tchèque et lui n’a pas d’enfants. Tout cela n’a guère de rapport avec la littérature, dira-t-on. Ce n’est pas si sûr… car il est rare de percevoir l’effet d’un livre sur la vie d’une famille, il est rare qu’un film réponde à un livre plus de cinquante ans après – il est rare d’avoir la mesure du temps et l’effet de nos interrogations.

« Je voulais leur prouver que tout n’était pas si simple, même dans mon cas. Je m’engageai à répondre d’une façon exhaustive à toute question qui me concernait un tant soit peu. Cela devint une espèce d’amusement. Soir après soir, j’allais de baraque en baraque et fournissais une "pièce jointe" quand on me lançait une question. Quelquefois je parlais pendant trois heures. »

Non, tout n’est pas simple et si ce livre est un document incroyable en même temps qu’une œuvre littéraire indiscutable, la question 132, celle de la morale, n’est pas posée et, bien sûr, elle reste sans réponse.

Cécile Wajsbrot.

27 novembre 2006