« Les livres nous accompagnent même dans nos chutes » (François Bon)

« Si mon travail à moi s’était arrêté en 1989 [année de la mort de Koltès], il ne mériterait même pas d’être. J’ai appris plus lentement, mon vrai travail a commencé après : peut-être il commence ici. »

François Bon, Tumulte.

Ce n’est pas, est-ce

  Tumulte n’est pas le journal d’un écrivain, n’est pas le récit d’une année de travail. C’est le projet d’écrire un « livre fait tout entier d’histoires inventées et de souvenirs mêlés, ces instants de bascule dans l’expérience du jour et des villes, écriture sans préméditation et immédiatement disponible sur Internet ». Ce projet a été mené à bien de mai 2005 à mai 2006 sur le site personnel de François Bon. Il a été imprimé et publié à l’automne 2006 [1]. Les textes qui le composent, de longueurs différentes, quelques lignes à plusieurs pages, sont numérotés de 1 à 226, dont une Annexe et un Index. L’Annexe, qui porte le numéro 225, s’intitule « Liste des articles à écrire/le carnet de travail appartient aussi au projet ». L’Index, qui porte le numéro 226, se répartit par thèmes (1), écrivains cités (2), peintres, graveurs, musiciens et autres noms propres (3), villes (4). Les Remerciements, page 535, ne sont pas numérotés.
  Chaque chose racontée s’est déroulée à un certain moment, en un certain lieu, mais le moment et le lieu de son inscription dans le temps sont ceux où elle a été écrite. C’est ce présent-là, écrire, cette pratique quotidienne des phrases, qui nous est donné à lire.
  Quelques indications de temps et de durée apparaissent : août (p. 187), début septembre (p. 201), cinq mois s’écoulent (p. 230, 253), 28 octobre (p. 267), 2 novembre (p. 274), hiver (p. 319), 1er décembre (p. 327), 31 décembre (p. 384), mi-février (p. 450), début mai (p. 511). Elles ne datent pas le texte, elles y appartiennent comme un élément narratif entre autres.
  De « 141. L’homme à compartiments » (p. 304) à « 143. Et expansion du temps » (p. 311), la lecture de la biographie de Henri Michaux avance du premier au second tiers.

  Chacun des 226 textes porte un titre et un sous-titre.
  Il y a des échos d’un titre à l’autre.
  « 34. Exhumation du crâne de Baudelaire/conte non fantastique » ; « 35. Autre variation Baudelaire/de la boutique obscure » ; « 192. Variation Baudelaire, trois/ chez les morts : entrer dans les chambres ».
  La tonalité et le tempo sont exposés, repris et développés trois fois différemment à partir d’un thème (ici, Baudelaire) comme fait un musicien : on n’est pas forcément triste parce qu’on joue en fa mineur, écoutons plutôt le volume sonore créé par ce qui résonne, vibre, percute dans les textes. Baudelaire via Jules Verne, Hoffmann et Poe ; du fantastique comme genre littéraire ; il ou je, trois versions ; de l’ami en libraire. Du journal de voyage rêvé du poète. Des chambres de Ducasse, de Proust, de Balzac, de Baudelaire ; des chambres occupées à Paris « où nous fûmes ».
  Quel texte aurait été écrit de rassembler les « Variation Baudelaire », les redisposer, les retravailler ensemble, François Bon a dû se poser la question, j’imagine qu’il a répondu, dit non à cette réponse, le projet impliquait d’aller voir ailleurs, plus loin.

  Tels des motifs, certains sous-titres reviennent :
  « de la boutique obscure » : 17 textes
  « de l’écriture » : 15 textes
  « chez les morts » : 11 textes
  « vie des gens » : 10 textes
  « les villes sont des livres » : 8 textes
  « symboles, figures, cris » : 3 textes
  « variations pour une pièce vide : personnage devant fenêtre » et « sur un tableau de Paul Klee » : 2 textes.
  Il y a 37 « suite autobiographique », ce sont les textes les plus nombreux. Ils ne sont pas chronologiques. Ils n’ouvrent pas des perspectives temporelles qui appelleraient dévoilement et dénouement. Les chancellements, les trouées parfois émotionnelles opérés dans la perception rendent tangible l’exercice de sa mémoire. Une salle de cinéma, une table de dessin, une chambre, un après-midi d’angoisse, des bruits, un voyage en Inde, un travail en Russie, une vidéo de Joseph Beuys, y figurent au même titre, ont le même statut. Il y a des sous-ensembles : « Offshore », « Saint-Pierre-des-Corps ».
  La plus grande partie des sous-titres a une seule occurrence :
  « non par colère, une inquiétude plutôt »
  « sans porte ni fenêtre et vide »
  « de ce qui se cherche ici »
  « de l’écriture qui vient »
  « variations sur l’intérieur de ma tête, suite »
  « souvenir de ma garde à vue »
  « l’intention, le projet, quitte à changer d’avis plus tard »
  « nouveaux lieux de déambulation dans les villes »
  « conte non fantastique »
  « croire à la conversation ou pas », etc.

  Les textes sont écrits dans plusieurs registres : le récit et l’imparfait, le fantastique et le futur, l’immédiat et le présent. Ils ne sont jamais plaisants. Ils ne sont jamais déplaisants. Ils s’adressent à vous, quelquefois vous interpellent. Faites de même. Ne soyez en attente de rien. Mettez entre parenthèses vos habitudes de lecture, les conventions littéraires. Montrez-vous neutre, réceptif, comme eux. Lisez-les à la suite ou au hasard. Une lecture s’engagera comme on engage un dialogue, plus ou moins haché, lent ou précipité, aisé ou chaotique, selon le tempérament de chacun.

  Tumulte n’est pas un puzzle de l’après-coup que le lecteur devrait recomposer. Ce n’est pas une suite de fragments dispersés par un poing sur la table. Ce n’est pas un livre ébauché, ce n’est pas un livre inachevé. Il ne s’écaille pas comme un palimpseste, il n’y a pas à chercher derrière ou dessous, à creuser en vérité.
  Les 226 textes ne se présentent pas encombrés ou lestés de leur passé (suites autobiographiques), de leur fantaisie (rêves), de leurs cartes (villes, autoroutes, usines, théâtres, gares, ports, trains), de leur répertoire des Commandeurs (Baudelaire, Cortazar, Kafka, Melville, Michaux, Nerval, Rabelais, Saint-Simon et Simon), d’un désir ou d’une nostalgie d’ordre, de sens ou de globalité. Rien, dans leur succession, ne fait obstacle à la matière, à l’épaisseur des phrases (emploi des verbes à l’infinitif, inversion, suppression des articles). Ils prennent place selon la seule contrainte que François Bon s’est imposée : écrire un texte par jour. Sans en juger. Sans présupposer. Sans préfigurer. En rapportant à l’échelle des mots sur l’écran, puis sur la page, le présent (ce qui se produit aujourd’hui), le futur (ce qui se produira aujourd’hui), l’imparfait (ce qui se produisait aujourd’hui), tous les présents de l’écriture.

Pause

154. Scène de rue avec reflet.
moi non plus je ne comprends pas

C’est en général dans la rue. Il y a du monde autour, mais c’est tranquille et aéré : ciel d’hiver, résonance pure des paroles. Nous sommes arrêtés devant une paroi de verre, mais pas un magasin.
Elle me dit : - En tout cas, vous ne semblez pas en avoir besoin. Pas tant besoin…
Et moi : - Oh que si, vraiment si…
À ce moment-là, je me penche vers la paroi vitrée, j’ai le front en appui et cette sensation plutôt froide et lisse, avec tout ce qui se passe derrière moi soudain très net et comme sur une sphère réfléchissante.
Le monde tout entier devenu une scène animée, affairée, indifférente. Et cette silhouette proche qui se tient debout, très droite : peut-être à cet instant tendrait-elle la main vers moi, seulement la main.
Parfois, alors, je me retourne.
C’est tout, aujourd’hui.

Une lecture où circuler

  Un texte est une construction. On admet qu’il construit une narration, un temps et un espace propres. On admet que cette narration, ce temps, cet espace n’existent pas, d’emblée, de façon autonome, hors de l’écrivain, hors du lecteur. Écriture et lecture se construisent solidairement, en empathie ou pas [2].
  Pendant le temps que nous lisons un livre, les moments où nous ne le lisons pas appartiennent à ce livre. Marchant, rêvant, travaillant, dormant, conversant, nous y demeurons car il sait se montrer plus clairvoyant, précis, attentif que nous ne saurions l’être à l’endroit de ce que nous vivons pourtant. C’est une expérience commune à la littérature et à l’art que d’aider à comprendre mieux le temps et le travail après avoir lu Christa Wolf ou Jean Rolin, appréhender mieux l’espace et les corps après avoir vu un tableau de Jean Hélion, un film de Robert Bresson.
  Un texte construit déborde sa narration, il excède ce que rapportent ses dialogues, chaque description éclabousse nos murs ; il ne nous lâche pas la main, il nous relève quand nous trébuchons.
  Cette durée de la lecture et de la non-lecture modifie notre perception du monde, la relation que nous avons avec lui.

  Que se passe-t-il pendant la lecture de Tumulte ?
  Et tandis que le lisant, on ne le lit pas ?

  L’hypothèse du temps de la lecture est celle-ci : Tumulte est composé de ce qui traverse, constitue, occupe, autorise et empêche, fatigues, lectures, rencontres, refus, hontes, angoisses, rêves, amours, déceptions – un bassin narratif. La formulation vaut description, la description vaut critique. Quand elle ne les vaut pas, elle les énonce en toute clarté. Elle donne forme et conduite à ce qui était obscur ou brouillé, des mots à ce qui était bâillonné ou tu. Cette perception singulière, François Bon ne la revendique pas comme sienne au point qu’elle définirait une autre position que se tenir face à l’écran de son ordinateur et écrire ce qu’il a vu, entendu, enregistré, compris ou pas, rêvé, fui, imaginé. Si elle est incommunicable, sans doute non partageable, le travail de l’écriture la rend lisible, audible. Dès lors, nous pouvons en prendre connaissance.

  Qu’en est-il de l’autre temps, celui où nous ne le lisons pas ?
  Ce temps de non-lecture est double : il est d’une part celui que j’ai évoqué, les moments pendant lesquels, en sa compagnie interrompue, nous regardons le ciel, les chiens, les usines, le visage et les mains de nos amis, feuilletons un autre livre, de François Bon ou Samuel Beckett, Daewoo ou Le Monde et le pantalon.
  Cependant Tumulte appelle une seconde non-lecture qui lui est propre, celle établie par les entre-textes, les entre-226-textes. Là, le mouvement s’inverse : ce n’est plus le texte qui rejaillit dans le monde, c’est le monde qui bondit dans le texte, y fait irruption. Car entre ces 226 textes il n’y a pas du texte invisible, potentiel ou masqué, il y a la présence du monde. Les entre-textes ne sont ni bouchés ni clos par du texte, ils sont ouverts. Le monde peut s’y tenir, il est attendu, sinon espéré. Il peut s’y installer, on ne s’en détournera pas.
  Ce sont ces deux espaces de non-lecture qui emportent avec force le « tumulte » du roman dans un tourbillon, une « spirale », ai-je entendu dire une lectrice : celle d’un monde non pas assimilé, substitué ou transfiguré, mais tenu pour interlocuteur.
  Ensuite, ce n’est donc pas que nous reconnaîtrons dans le réel ce que nous venons de lire (la littérature comme reflet et/ou pansement), mais que nous en referons l’expérience comme présence et interruption de cette présence, saisie immédiate ou opacité appelant à langage - battements continuels, réguliers des visées et des manqués.

Pause

110. Portrait de moi en perdu
de l’écriture

[…] Je sais maintenant que je vais continuer, parce qu’en cinq mois ces textes m’ont déjà embarqué bien au-delà d’où je croyais aller. Et j’en ai toujours une copie en sécurité, disque dur extérieur, clé USB dans ma poche. Accepter qu’une expérience comme ça vous construise à mesure dans votre possibilité intérieure à la considérer dans son mouvement, sa logique propre. Que la contrainte, écrire chaque jour (je la maintiens), creuse sur moi et dans moi, et je sais bien que je ne suis pas au bout : entrevoir parfois des formes terrifiantes, elles font signe, je ne sais pas encore les rejoindre, mais en rapporter parfois des lignes ou des éclats que je ne connaissais pas.

Basculer, tomber dedans, images

  On aura beau se tenir droit face au texte qu’on lit, survient la page où on bascule, on tombe dedans. J’ai basculé dans Tumulte en lisant « 148. L’homme sur l’armoire/Michaux et son double ». Il y est question du double, cet allié dont François Bon écrit : « (je nomme souvent en moi-même l’allié ces surgissements du double) ».
  Le double de Henri Michaux c’est « l’homme-serpent ». Dans La nuit remue, il se juche en haut de l’armoire pendant la nuit et Michaux le découvre le matin au réveil : il a « passé » la nuit de l’écrivain. De la nuit d’un autre, qu’est chargé de « passer » vers le jour suivant celui qui veille ainsi : les rêves, les textes en cours ?
  François Bon envisage la possibilité de devenir « cet homme sur l’armoire », qui ne parle pas, ne bouge pas, regarde : il se voit en train d’écrire, d’ouvrir « son » Michaux cependant que « l’autre, il bouge, il part en train, il revient dans la chambre […] ».
  « Et si Michaux lui-même alors devenait l’allié ? » demande-t-il, serait-il enfin possible de « s’en débarrasser, de l’homme sur l’armoire ? » - de se rejoindre ?

  Parler d’un livre qu’on a lu et qu’on a aimé afin de le « passer » vers des lecteurs est une tâche délicate, exaltante (comme ouvrir une armoire qui n’est pas la sienne). Avant de feuilleter les 540 pages de Tumulte, entre mai 2005 et mai 2006 j’avais lu certains textes sur Internet. Et tandis que je parcourais maintenant leur version papier ils me revenaient en mémoire, et même les circonstances de cette première lecture, ainsi que la confiance, la certitude de la continuer chaque fois que je me rendrais sur le site de François Bon, qui veillait. En somme, la permanence de l’acte d’écrire et de l’acte de lire, une variation de la lettre volée : la lettre annoncée.
  Les lignes de force et les dispositifs de Tumulte pointent du doigt, par défaut, l’ordinaire des couplets, rengaines et complaintes, sur la fin et/ou le retour du roman. En refusant de simuler une continuité narrative, en maintenant la distinction entre figuration et fiction de soi et des autres, en faisant coexister temps de la réalité, de l’écriture et de la narration, celui-ci, par l’acuité et la célérité avec lesquelles sans cesse il expérimente l’épaisseur du monde et la matière de la langue, approche au plus près du point de contact entre soi et le réel, jusqu’à l’acte littéraire.


Annexe : Liste des articles possibles
cette liste appartient à la lecture de Tumulte

— L’« allié » de Henri Michaux et l’« ennemi déclaré » de Jean Genet.
— Traductions du mot « tumulte ».
— Relire Tumulte après avoir lu le prochain livre de François Bon et écrire alors un nouvel article.
— Présence du verbe « écrire » dans le mot « écriture ».
— De la façon dont je ne cesse de rencontrer le mot « tumulte » depuis que j’ai lu ce livre.


François Bon est membre du comité de rédaction de remue.net.

Dominique Dussidour - 2 décembre 2006

[1Éditions Fayard.

[2Ayant lu ceci, Laurent Grisel observe : « Je pense pour ma part que cet espace existe d’emblée et auparavant, un bout de réel, en dehors de l’écrivain et du lecteur ; le fait que ce soit leur relation au travers du texte et de ce bout de monde-là qui amène ce bout de monde au jour n’enlève rien à son existence propre, autonome. »