les libraires et Internet

Nous reprenons ce courrier publié ce jour dans Le Monde par trois libraires responsables du Syndicat de la librairie française à propos des évolutions dues à Internet, dans le contexte de la crise et la concentration de l’édition.

Des axiomes souvent neufs, en particulier sur le rapport du site Internet au lieu réel, à la notion de commerce contre le libéralisme financier. Et l’alerte concernant le rapport de l’édition française au numérique, grevant la résistance de la totalité de la chaîne du livre dans sa capacité à s’organiser et réagir. Triste sourire aussi à découvrir qu’Amazon s’est installé au Luxembourg quand on harcèle en justice Denis Robert pour avoir enquêté sur les jeux de finance au Grand-Duché.

Je retiens ces phrases, le temps des humanités est donc loin, puis ces lecteurs qui aiment la vue, le toucher, l’odeur, le goût et le son de tous les livres.

Il ressort de cette lettre le contexte de violence non choisie que nous traversons, la même secousse qui a traversé il y a quelques années l’économie globale de la musique a rejoint la sphère fragile du livre. Les dégâts qui affectent en ce moment l’édition (Al Dante, Lignes, Comp’Act et maintenant farrago, renormalisation du Seuil) vont se prolonger : notre univers virtuel se voit confier une responsabilité nouvelle, qui n’était pas notre propos initial. Mais il apparaît bien désormais que c’est ici, via l’écran, que peut s’assumer, hors le pouvoir et la banque, ou malgré eux, l’effectivité et la recherche, l’inquiétude qu’on nomme littérature.

Le livre a cette chance d’être encore, vis-à-vis de l’ordinateur, une ergonomie supérieure (voir récent du SLF) : oui, mais à condition d’en disposer, des livres, de les toucher, comme le disent avec force les libraires. Bien entendu des positions où nous sommes largement en partage, et en vigilance.

FB.


Les librairies dans la tourmente

Un accord entre Amazon et les éditeurs français porte un nouveau coup à un secteur déjà sinistré

Décidément, les temps sont durs pour les librairies indépendantes. Soumises aux effets de la crise économique et à la diminution du pouvoir d’achat, prises au piège d’une mutation urbaine qui voit croître les périphéries souvent au détriment des centres-villes devenus inaccessibles ou inadaptés, les librairies pourtant modernisées et si souvent plébiscitées par les lecteurs sont face à des enjeux qui vont déterminer leur avenir à très court terme.

C’est une ritournelle, mais la baisse du lectorat et notablement la catégorie des grands lecteurs est une réalité. Des secteurs autrefois dominants comme les sciences humaines ou les beaux-arts sont dans une crise grave. Le premier subit les conséquences d’un enseignement universitaire en difficulté permanente depuis vingt ans, le second endure des effets qu’on dirait paradoxaux : flux de grandes expositions prêtes à consommer, séjours touristiques de plus en plus sophistiqués, sans besoin d’approfondir des connaissances artistiques acquises sur le terrain des visites guidées.

Le temps des humanités est donc loin. Mais nos librairies ont su s’engager sur d’autres terrains, sur la littérature en particulier, dans la production pour la jeunesse... et, parce qu’elles ont une conscience haute de leurs missions, elles refusent de baisser les bras devant la mévente de l’histoire, de la sociologie ou de la philosophie.

Notre adaptation, nous l’avons bâtie dans un univers économique dur, face à une édition qui n’a cessé de se concentrer et dont la puissance est aujourd’hui aux mains de moins de cinq acteurs principaux, dont les deux premiers sont dans la presse, l’aéronautique et l’armement, ou dans la finance : Hachette et Editis.

Notre adaptation, nous la poursuivrons dans des villes où les loyers souffrent à nouveau de la spéculation immobilière, des taxes et des contraintes administratives spécifiques aux centres anciens. Nous faisons au quotidien une lutte permanente pour donner un sens à une production de plus en plus considérable, en donnant à celle que nous jugeons de valeur, pérenne, le temps et la visibilité qu’elle nécessite. Le flux nous est préjudiciable, nous essayons de le maîtriser, pour nos lecteurs. Dans des lieux de lumière et de bois, où nos équipes n’ont pas peur de se confronter à la demande, dans un face-à-face qui perpétue celui d’une civilisation du commerce.

Nous n’avons pas peur de l’informatique et nous savons en user, dans la gestion de nos stocks, comme dans la consultation de nos bases bibliographiques ou dans la transmission de nos commandes. Nous avons même monté des sites Internet et offert sur ces sites non seulement du service, mais aussi des contenus que les plus prestigieux des sites marchands peuvent nous envier. Nous sommes donc prêts à faire le pari que nous avons notre place pour longtemps encore dans le livre de papier, et pourquoi pas dans le monde gazeux du livre dématérialisé.

Nous parions aussi que l’homme de demain ne sera pas l’esclave de ses écrans mais le citoyen arpentant les rues de nos villes, et que ses doigts continueront à tourner les pages de nos livres. Et encore que la connaissance ne se réduira pas à la location de programmes et de logiciels établis par Hachette ou Microsoft. Que nos enfants sauront donc préserver la présence des bibliothèques dans leurs maisons.

Nous n’avons pas peur. Mais nous sommes en colère. Depuis cinq ans au moins, nous nous heurtons à un mur d’incompréhension de la part des éditeurs et des diffuseurs sur les problèmes engendrés par des conditions de vente inadaptées aux exigences nouvelles de notre commerce : salaires trop bas dont la conséquence la plus grave est la désaffection pour le métier, charges de plus en plus lourdes, exigences d’équipements de plus en plus sophistiqués, capacité d’investissement en baisse. Durant ces cinq années, le commerce sur Internet s’est développé, exponentiellement, créant une concurrence jamais vue.

Malgré nos avertissements, les éditeurs et leurs diffuseurs ont accordé à ce commerce, notamment à Amazon (lesquels sont établis au Luxembourg !), des conditions de vente semblables aux nôtres, à celles des plus grandes librairies, alors même que la nature de leur activité, leurs charges, la compétence de leur personnel, leur localisation en font des entreprises sans rapport avec nos " librairies ". Ce faisant, les éditeurs, dans leur grande innocence (ou leur duplicité ?), ont financé en totalité la politique commerciale d’Amazon et consorts, soit la remise de 5 % pour tous (belle entorse à l’esprit de la loi sur le prix unique du livre, pourtant si " revendiquée " unanimement par eux !), et les frais de port gratuits.

Rien pour les libraires, si ce n’est quelques sessions de concertation interprofessionnelles qui repoussent au jour d’après la décision de prendre au sérieux une étude alarmiste sur la rentabilité des librairies indépendantes (financée par le Syndicat national de l’édition, SNE, le Syndicat de la librairie française, SLF, et la direction du livre). Rien ? Si, une session de " rattrapage ", le 6 novembre, chez Hachette, où, après un long discours de Jacques Attali sur la fin du livre papier (sic !), il fut expliqué à l’assistance des libraires comment faire du commerce en imaginant des méthodes comparables à celles de la parfumerie !

Enfin nous apprenions par Le Monde du 8 décembre l’accord signé avec Amazon par Editis, L’Ecole des loisirs, Le Dilettante et le Groupe de Serge Eyrolles (président du SNE). Ces derniers, et demain les autres, mettent à disposition de celui qui est devenu en cinq ans leur premier client une partie de chacun de leurs livres, pour numérisation, aux fins de " feuilleter ", " comme en librairie ". Nous n’avions certes jamais imaginé être " aimés " autrement que pour notre fonction, mais nous avions un contrat moral énoncé par Jérôme Lindon, lui qui avait présidé à l’établissement du prix unique : il n’y a pas de livres sans libraires.

Ceux qui ont signé cet accord avec Amazon ont trahi ce contrat et l’action de Lindon. Ils contribueront à accélérer la décomposition du réseau des librairies indépendantes, qui était la seule garantie de leur propre indépendance.

Pour les lecteurs encore largement majoritaires qui aiment la vue, le toucher, l’odeur, le goût et le son de tous les livres, nous continuerons notre engagement dans nos villes, et sur Internet. En dépit des infidélités de certains éditeurs, et, nous l’espérons, avec l’encouragement des autres.

Christian Thorel, Jean-Marie Sevestre et Matthieu de Montchalin sont libraires et vice-présidents du Syndicat de la librairie française (SLF)

© Le Monde et les auteurs

François Bon - 15 décembre 2006