Jean-François Paillard | Pique-nique dans ma tête

Pique-nique dans ma tête, le dernier livre de Jean-François Paillard provoque un malaise quasi palpable à sa lecture. Une sensation proche de celle ressentie lorsqu’on s’obstine à rester assis au bord d’une chaise, à la limite du déséquilibre. Une posture mal aisée comme pour exprimer sa difficulté à être là. Un livre qui assume jusque dans sa forme le choix du sujet et nous le rend familier.

Plus que l’histoire elle-même, ce sont les choix d’écriture et de narration qui génèrent ce sentiment de trouble chez lecteur. Car si la scène centrale se déroule dans la maison et le jardin d’un célèbre éditeur, le lecteur devra se soumettre aux obsessions du personnage principal, un écrivain qui interroge sa vie et son entourage à l’aune de son roman en cours.
Une histoire de coupe du monde de football version jeu vidéo, sous fond de ghetto à Varsovie et d’avortement, histoire à laquelle personne ne semble vouloir croire pas même le narrateur :

« Comme lui, j’étais cette grotesque apparition, cet impossible narrateur qui agite ses bras désespérés, cherchant à se hisser jusqu’au lecteur, semblant lui dire : Reste, reste un instant, car ce que tu n’apprends pas de moi maintenant, tu ne le sauras jamais. »

L’écriture vient nourrir également ce sentiment de déséquilibre en s’entêtant à ne jamais finir la dernière phrase d’un paragraphe. Parfois on en devine la suite parfois on reste sur cette rupture qui vient alors accentuer l’effet dramatique ou burlesque.
L’histoire prend de singuliers chemins et tourne le dos à la linéarité narrative, mêle les personnages du roman à venir avec les personnes présentes au repas. Progressivement le sujet du livre semblerait être une interrogation sur les relations ambiguës entre fiction et réalité dans la littérature.

Certains personnages n’ont pas de nom et se définissent à partir de leur fonction sociale, d’autres sont des prénoms avec l’initiale du nom de famille, d’autres encore affichent l’état civil complet et font même référence à des personnes ayant existé.

« Et moi pinçant du bout des ongles le filtre de ma cigarette. Moi tournant autour du pot en tripatouillant mes lunettes : … non, Christian, parce que l’écriture dit : « je », mais en fait de quel « je » s’agit-il ? Moi regardant ma cigarette se consumer entre des doigts trop courts plantés sur des mains trop grasses »

En tout cas, le narrateur est un écrivain, dont le roman en cours lui sert à la fois de bouclier et d’estoc verbal face à ceux-là réunis chez le célèbre éditeur. Et parfois, dans un glissement encore plus troublant, il nous semble que ce n’est plus le narrateur mais Jean-François Paillard lui-même qui tente une réponse quand tous les personnages s’étonnent des choix de l’écrivain.

« Absurde mon idée ? Je sentais nettement l’effet d’un encerclement.
(…)
C’était donc ça. Il fallait tout recommencer. Tout recommencer à zéro. Tout reprendre depuis le début.
 »

A ce moment-là le lecteur ne semble plus rien savoir non plus et pour lui aussi le temps de l’histoire est suspendu. Peut-être parce qu’il manque à chacun, personnages comme lecteur, une clé essentielle : celle qui désigne le vrai sujet du livre : le besoin d’une fiction pour mettre à jour la difficulté de parler de la mort d’un enfant.

« Avec dans mon crâne, mais aussi dans mes yeux et jusqu’au bout des pieds, cette idée d’histoire. Une histoire que me hante. Une histoire qui me »

L’univers convoqué dans ce roman est inquiétant et drôle à la fois. Drôle parce que si l’auteur déroute son lecteur, il ne l’abandonne jamais. Inquiétant à cause des adultes rencontrés qui, s’ils ne mettent pas forcément la vie des enfants en danger, ils ne parviennent pas toujours à les protéger, même lorsqu’ils les obligent à mettre leur ceinture de sécurité en voiture. Dernière image du livre, dernière phase de l’histoire qui par sa forme, laisse quasi le mot de la fin au lecteur :

« Bon tu vas l’attacher ta ceinture, oui ou »

Pique-nique dans ma tête -Jean-François Paillard – éditions du Rouergue.

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voir également le site de la revue Territoires3

Fabienne Swiatly - 6 janvier 2007