Questions à Jean-François Paillard

Jean-François Paillard est auteur de trois livres : Animos®, Un monde cadeau et Pique-nique dans ma tête publiés aux éditions du Rouergue.

La construction de ton livre "Pique-Nique dans ma tête" me fait penser à ce que l’on peut vivre devant un ordinateur connecté à l’Internet, la possibilité d’être ici et là-bas en même temps. De gérer plusieurs d’activités à partir d’un même lieu.

Du point de vue du narrateur, cette manière d’être à la fois " là " et " ailleurs " grâce à l’outil informatique relève plutôt de mon précédent roman Un monde Cadeau. Un récit qui tentait, entre autres choses, une plongée dans le crâne d’un jeune consultant du XXIe siècle.

Écartelé entre plusieurs univers : domestique, professionnel, pornographique et marchand, ce dernier cherchait à les fuir par des conduites addictives. Pour cela, il usait notamment d’un masque de simulation virtuelle qui lui donnait l’illusion d’être simultanément " ici " et " là-bas ".
L’idée que l’on puisse être physiquement devant son ordinateur et dans un ailleurs virtuel (et que ces deux modes d’existence puissent revêtir une même réalité) m’est venue dans les années 80.
A l’époque, j’écrivais animos®et comme beaucoup de jeunes, je me collais de longs moments devant l’écran d’un micro-ordinateur (j’ai acquis mon premier IBM-PC en 84) et je passais des journées entières à sauter d’une activité à une autre : rédaction d’articles, écriture personnelle, jeux vidéo, et, à partir de la fin des années 90, travail images-vidéo et découverte de l’internet...

L’étrangeté de cette posture m’est apparue lors d’un voyage en Corée du Sud, il y a sept ans. C’était un magazine dédié au boum de l’industrie numérique qui m’envoyait couvrir le tout premier championnat du monde des jeux vidéos, à Séoul.
Pendant une semaine, j’ai vu des jeunes gens vivre presque nuit et jour dans une bulle virtuelle, plus particulièrement celle du jeu de combat " Counter Strike ". Ce jeu (mais est-ce vraiment un jeu ?) se réduit à un labyrinthe de couloirs, de salles et de plate-formes où s’affrontent deux équipes de tueurs semblables à ceux qu’actionne l’adolescent campé dans Pique-Nique.
À l’époque, j’avais été frappé par le fait que ces jeux pouvaient parfaitement constituer des prisons d’un nouveau type, purement mentales, voire des instruments de torture idéaux, pourvu qu’ils soient vécus par leurs victimes comme des outils de servitude involontaire.

Mais dans Pique-nique, il y a aussi ce va-et-vient entre réalité et virtualité ? Jusqu’à la confusion.

Oui, je pourrais même dire entre réalité et fiction, au risque d’égarer définitivement le lecteur. Ce va-et-vient est effectivement au cœur de la structure narrative. S’agissant du narrateur, il relève plutôt d’une élucubration purement mentale. . On le surprend en quelque sorte en pleine crise maniaco-dépressive. Celui-ci est en fait, installé sur son lit, plongé dans un état de demi-veille propice à toutes les divagations, jusqu’à l’extrême confusion comme tu dis.
Pour passer d’un lieu ou d’un point de vue narratif à un autre, il n’a recours qu’à son seul cerveau, misérable réceptacle de son expérience corporelle du monde.

Reste que cet effet d’"ici et là-bas " dont tu parles sonne très juste à mes oreilles, de même que l’idée d’un malaise " palpable " à la lecture. Il y a cette volonté, cette obsession chez moi d’embarquer le lecteur de manière presque physique dans mon aventure scripturale, de l’impliquer en usant de multiples montages littéraires - avec l’espoir qu’ils ne relèveront pas trop du procédé : je pense à l’emploi massif de l’infinitif dans Un monde cadeau ou aux phrases inachevées en fin de paragraphe ou encore aux clins d’œil " benjamiens " ou " proustiens " dans Pique-Nique, deux auteurs que je lisais l’en écrivant, avec Michaux, Levi et Czerniakow...
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La nécessité de jouer avec ce que l’on appelle fiction ?

Au point où en est aujourd’hui la " Fiction ", je pense qu’un roman est une expérience narrative qui doit tout tenter, même l’impossible, le présomptueux, le " plus grand que soi ", la confusion, l’autodérision, l’énorme etc.
Un écrivain n’a rien à perdre à s’amuser vraiment, à " convoquer " Proust pour en faire une sorte de créature tutélaire ou à essayer les trucs et ficelles de poètes (Michaux en tête pour ce qui me concerne).
Le passage qui fait référence à l’épouvantail croisé sur le chemin du narrateur : " Comme lui, j’étais cette grotesque apparition, cet impossible narrateur qui agite ses bras désespérés, cherchant à se hisser jusqu’au lecteur, semblant lui dire : Reste, reste un instant, car ce que tu n’apprends pas de moi maintenant, tu ne le sauras jamais " est une phrase empruntée presque mot pour mot à La Recherche du temps perdu. Elle apparaît en conclusion d’un des textes les plus profonds que j’aie jamais lus, narrant la descente en calèche du narrateur vers Hudimesnil. Ce texte, qui a trait à l’indéchiffrable énigme du " statut de l’auteur " fait précisément l’objet d’une discussion assez lamentable entre le narrateur de Pique-nique et une de ses " créatures ", Damiana Legowisko. Mais, peut-être que je m’égare…

Et ces césures très singulières qui laissent chaque fin de paragraphe comme en suspens, que souhaitais-tu que cela provoque chez le lecteur ?

Je souhaitais que le lecteur fît peu à peu sienne la pensée du narrateur, en contractant le réflexe, d’abord forcé, puis machinal, de terminer par un mot chaque paragraphe - qui sont autant de tentatives narratives plus ou moins avortées.
J’aimais l’idée que le lecteur pût suivre au plus près la pensée chaotique de l’écrivain, et qu’il fût en mesure de s’engouffrer dans son " univers-monde " (il y a dans le roman des images de trappes qui s’ouvrent et se referment sur le lecteur, comme les pièges d’un jeu vidéo…).
Lui donner l’impression, sans être dupe bien sûr, de participer à la petite fabrique de réel et d’aléatoire du narrateur …

Déjà dans un Monde cadeau, les noms propres sont très présents et inquiétants. Un peu à l’image des marques qui envahissent notre univers par le biais des écrans, des affiches et des vêtements. Un sentiment d’invasion ?

Les noms de marque, les slogans et énoncés commerciaux du monde médiatique et marchant, ainsi que le vocabulaire emprunté au jargon technique qui la justifie, sont effectivement omniprésents dans mes romans. Je suis avant tout frappé par leur propriété "performative ", autrement dit par la façon quasi-magique dont ces énoncés préfabriqués s’imposent à nous.
Ils s’impriment,lentement mais sûrement, en et sur nous. Dès la prime enfance. Ils font plus que nous envahir, ils nous " agissent ". Ils façonnent en profondeur nos comportements et nous transforment de facto en agents du système qui les fait naître. Les uns – marques et slogans publicitaires, argumentaires commerciaux - nous poussent, sous couvert de satisfaire aux exigences du " client-roi " à vivre et revivre sans cesse, le temps d’une minuscule jouissance forcément déceptive, le simulacre d’une impossible métamorphose. Les autres – tout ce qui relève du jargon de la Technique, installent une distance obligée entre nous et le monde. Une distance logiquement propice à l’oubli et à l’abolition de l’Autre (à sa transformation en objet inerte : chair à consommation, chair à canon, chair à plan social, chair à catastrophe humanitaire, chair à jeu sexuel…).

Les questions que se pose l’écrivain, personnage du livre, sont-elles les tiennes ? Quelle distance entre lui et toi ?

Les questions que se pose le narrateur, comme celles que se posent tous les personnages du roman ont été à divers degrés miennes. De même que les expériences, parfois très dures, vécues par les uns ou les autres. Les mots, les attitudes des uns et des autres, parmi lesquelles certaines des plus basses, des plus mesquines, des plus honteuses, mais aussi des plus aimables ont été parfois miennes. Des points de vue, des pensées, des sensations, des paysages, des gestes, des attitudes ont été parfois miens ou vus ou lus ou ressentis par moi et comme décalqués de la réalité – de ma réalité.

L’idée de construire un récit qui se déploie mentalement sans qu’il s’écrive forcément, et que cette élucubration " tienne " assez pour devenir un roman a longtemps constitué pour moi un fantasme narratif. Tout cela m’a aidé à construire laborieusement, en tâtonnant, une histoire.

Mais, comme absolument toutes les histoires, celle-ci, à l’arrivée, n’est ni plus ni moins qu’un bon gros, qu’un parfait, qu’un pieux, qu’un authentique mensonge - un tel mensonge que je puis en parler à mon aise, sans éprouver ce sentiment de honte que Sartre décrit si bien et qui pourrait venir du fait que l’histoire en question me " collerait " trop. Non, vraiment. Le type du bouquin n’est pas moi. Sa culpabilité n’est pas mienne. Sa femme n’est pas ma femme. Ses amis ne sont pas mes amis. Ni sa fille aucune de mes filles. Je le sais intimement. Même ses obsessions ne sont pas (tout à fait) les miennes. Ah si. Quand même. Avouons. La seule chose qui fait battre mon cœur et provoque en moi ledit sentiment d’identification mêlé de honte a trait au statut socio-économique assez foireux du narrateur. Mesquin, non ? Mais vrai. " Ne plus vivre aux frais de la princesse… ", " Me remettre au travail, au vrai travail… " : ces misérables antiennes que le narrateur serine tout au long du roman sont assez miennes, il faut bien le dire.

Plus que son sentiment de culpabilité, c’est d’ailleurs peut-être la peur de déchoir qui taraude le narrateur-écrivain, le poussant paradoxalement à fuir la réalité de sa propre condition dans le travail d’écriture. Ceux et celles assez fous pour se lancer dans un travail voué à ne rencontrer qu’un nombre restreint de lecteurs me comprendront. Ne " vendant " pas, publiant chez un éditeur de la marge, n’ayant jamais obtenu la moindre bourse et vivant de petits boulots aléatoires, je suis condamné moi aussi à ressentir, comme mon héros, cette sourde peur panique de déchoir, d’échouer dans mon entreprise, de rater le coche. Bref de me casser la gueule lamentablement. Un sentiment assez peu avouable que doivent ressentir, j’en suis certain, la plupart des écrivains et artistes d’hier et d’aujourd’hui que j’admire, que je lis et–hasard ?- que j’aime.

Lire également article Pique-nique dans ma tête

Fabienne Swiatly - 7 janvier 2007