« Quelle heure est-il ? Trois grâces et sept picassos » (Rodrigo Fresan)

Lire aussi « La descente au paradis ou la course contre la montre » à propos de La Vitesse des choses de Rodrigo Fresan, août 2009.


« Métier [d’écrire] qui n’est rien d’autre que celui de rêver avec discipline, rêver ce que l’on veut, diriger son rêve et – en plus d’une occasion – produire littéralement ce que l’on connaît comme cauchemars. »

Rodrigo Fresan, « Pour une théorie du stigmate : de quelques annotations (et notes en bas de page)/Feuillets épars de l’éventuel journal intime d’un presque ex-jeune écrivain latino-américain » [1].




  Quand on apprend, page 426 de ce roman qui en compte cinq cents, que le narrateur est un « suicidé subliminal », on s’étonne davantage du mot « suicidé » que du mot « subliminal ».
  Dois-je redisposer, se demande-t-on, à partir de ce mot, tout ce que j’ai lu précédemment ?
  « Subliminal » n’étonne pas puisque, pour s’en tenir aux seules images, tel le jeune Mantra coiffé d’un casque-caméra qu’il n’ôte jamais on a plongé depuis longtemps dans le monde des images, toutes les sortes d’images : film total de Martin Mantra, feuilletons télévisés et films mexicains, épisodes de La Quatrième Dimension, filmographies de Bunuel, Peckinpah, Eisenstein, tableaux et peintures murales, ex-voto, couvertures de magazines populaires - et il y a peu de différences d’intensité entre ces images « fabriquées » et les scènes, visibles et invisibles, que perçoit le narrateur.
  Revenons à lui, just suicidé.
  On savait qu’il était (avait été) enfant et adolescent (ami de collège de Martin Mantra), adulte, catcheur existentialiste, amoureux et amant de Maria-Marie (la cousine de Martin Mantra), gibier de l’inspecteur Durmientes, admirateur de Christopher Walken et Frieda Kahlo, correspondant du magazine Snob.
  On savait qu’il était (avait été) voyageur à bord d’un avion qui s’écraserait, assassin (on n’en est pas certain), victime d’un assassinat (pas certain non plus) et d’un tremblement de terre, touriste anonyme, client de grand hôtel.
  On savait qu’il était (avait été) asthmatique, affligé du syndrome de Combray et en proie aux attaques des Sea Monkeys, tumoré du cerveau installé sous une tente à oxygène face à un écran de télévision (est-ce possible : la tente à oxygène et la télévision ?).
  On savait qu’il lisait (avait lu) Malcolm Lowry, Antonin Artaud, Léon Trotski, André Breton.
  En somme on savait qu’il était (avait été) mort, qu’il était (avait été) vivant, qu’il était (avait été) mort-vivant (pas certain), mais on ne savait pas qu’il était (avait été) un « suicidé » (« subliminal »).

  On s’étonne, on ne devrait sans doute pas. (Mais on ne renonce jamais, quand on lit un roman, au plaisir d’une certaine naïveté.) On ne devrait pas puisque le fil conducteur du roman semble la présence du narrateur dans chaque éclat du kaléidoscope spatio-temporel que constitue la ville de Mexico.
  Si la Terre était un organisme vivant anthropomorphe, Mexico serait la balle (tirée par le narrateur, amorcée par le romancier) qui le fait exploser avec ses paysages, ses moyens de transport, ses déserts, ses rêves, ses jours des Morts, ses tramways, ses histoires (mondiales), ses acteurs, ses prêtres, ses guerriers, ses femmes, ses dieux, ses torches dans la nuit, ses cinémas, ses temples aztèques, ses piscines.

  Finalement, que le narrateur, page 426, se retrouve « suicidé subliminal » comme il s’est déjà retrouvé mort, vivant, mort-vivant, voix, amant, mourant, ami fidèle ou catcheur, a-t-il tant d’importance ? Non.
  C’est uniquement l’entrée de l’article « Suicidio (suicide) (Théorie du) » de la lettre S. Juste avant il y a eu « Speedy Gonzales (Dessin animé) », juste après il y aura « Suenos (rêves) (Mexicains) ».
  Tout cela se lit dans la deuxième des trois parties de Mantra : « Pendant : La mort des jours », une encyclopédie alphabétique qui va de « Abajo (en bas) (Inframonde) » à « Zona (zone) (Crépusculaire) » et occupe les deux tiers du roman. Vous aurez deviné que la première partie s’intitule « Avant : L’ami mexicain » (il s’agit de Martin Mantra) et la troisième « Après : Le tremblement de terre » (moment où le doigt appuie sur la détente).

  Le plus souvent le thème d’un roman appartient au texte de ce roman, et ne se tient pas toujours au côté de celui qui écrit. Voici le thème de Mantra :

TURISMO (TOURISME)
(ET TRAVAIL)

Telle était l’idée. J’étais venu dans ce but. M’acquitter de la mission que m’avait assignée Jean-Baptiste pour le numéro spécial de Snob sur Mexico. Travailler. M’amuser aussi. En travaillant. Limites imprécises. Choix, quelques pistes :

a) Une liste la plus complète possible de tous les hommes et les femmes célèbres qui sont un jour passés dans cette maudite ville.
Ah, elle aurait été facile à dresser.
b) Peut-être une chronique vitale et explosée à la Hunter Thompson – peyotl, mezcal, etcetera – sur le jour des Morts : « Peur et dégoût le 2 novembre ».
c) Peut-être aussi une fine analyse psychotronique du cinéma de catch et d’horreur mexicain.
d) Ou alors, quelque chose sur… sur tant d’autres choses.
Mais il est évident que je suis venu à Mexico pour écrire sur Mexico.
Je suis venu à Mexico pour que cette ville m’écrive, puis – comment pouvais-je le savoir à l’époque ? – me biffe, m’efface, me delete, me trash, me chante cet Adieu, porte-toi bien ou n’importe laquelle de ces chansons qu’elle chante aux touristes en leur arrachant des billets.

  Après avoir lu Mantra de Rodrigo Fresan, le premier que je lis de ce romancier argentin dont ont précédemment été traduits en français L’Homme du bord extérieur (Autrement, 1999), Esperanto (Gallimard, 1999) et Les Jardins de Kensington (Le Seuil, 2004), j’ai pensé, j’ignore pourquoi, qu’un (bon) roman [2] est toujours plus simple et agréable à défendre que le roman comme genre littéraire, à défendre en écrivant : je l’ai lu (j’ai lu Mantra de Rodrigo Fresan), lisez-le, et voici pourquoi (voir ci-dessus : article).
  J’ai pensé ensuite à la paradoxale singularité du roman qui, à la fois humble et tout-puissant, ne craint pas d’emprunter toutes les formes littéraires, du poème - relire Seule la mer d’Amos Oz – à l’encyclopédie – comme ici Mantra mais aussi Voir ci-dessous : amour de David Grossman dont la partie intitulée « L’encyclopédie complète de la vie de Kazik (première édition) » est précédée d’une adresse « Au lecteur ! » dont j’extrais ces lignes :

1. Les pages suivantes constituent une première tentative pour rassembler en une encyclopédie la plupart des événements de la vie d’un homme ; ainsi que ses caractéristiques physiques et psychiques, ses pensées, ses relations avec son entourage, ses désirs, ses passions, ses rêves, etc. Ces traits, en général réfractaires à l’analyse, ont tout de même fini par révéler leur face cachée et par se plier aux exigences objectives d’une recherche sérieuse en s’inscrivant dans le cadre rigoureux et sûr de la classification apparemment arbitraire – c’est-à-dire le classement par ordre alphabétique – qui a transformé diverses figures insaisissables, mais cependant fort significatives, en un matériel d’étude commode et efficace, et permis de mettre en évidence la simplicité des mécanismes qui régissent les représentants de l’espèce humaine.

6. […] le lecteur sera libre de choisir les entrées de l’Encyclopédie dans l’ordre qui lui conviendra, de faire à son gré des sauts en avant ou en arrière ; nous remercions toutefois à l’avance le lecteur discipliné qui choisira la voie royale et sûre de l’ordre alphabétique universellement reconnu.

  Si le genre romanesque est l’ensemble des romans existants, à évoquer Mantra de Rodrigo Fresan, Seule la mer d’Amos Oz, Voir ci-dessous : amour de David Grossman [3], à voir la façon dont ils explorent sans cesse de nouvelles formes, de nouveaux ordres dont l’alphabétique, à entendre sans cesse des voix nouvelles, ce genre se porte vraiment bien. N’est-ce pas, parfois, un certain type de définition du « genre » littéraire établie hors des objets qui le composent qui peine ?
  Mais qu’importent les genres littéraires. Si vous vous rendez un jour à Mexico, emportez Mantra, et si on vous interroge sur cet inséparable compagnon que vous serrez dans votre poche au comptoir des bars à tequila aussi bien que dans le Musée archéologique, répondez que c’est un guide touristique, je suis certaine que Rodrigo Fresan s’en réjouira.


Mantra de Rodrigo Fresan a paru aux éditions Passage du Nord-Ouest. Il est traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon et précédé d’une intéressante préface d’Alan Pauls.
On en lira des citations sur archiloque.

Dominique Dussidour - 5 janvier 2007

[1L’Atelier du roman, numéro 48 (décembre 2006) consacré à l’Amérique latino-romanesque, Flammarion-Boréal.

[2Un (bon) roman est un roman qui donne envie d’écrire ou de lire un roman (1) ; dont la lecture ne prend pas fin sitôt la dernière page lue (2). À suivre.

[3Roman évoqué dans un précédent article à propos de Bruno Schulz, traduit de l’hébreu par Judith Misrahi et Ami Barak, Points Seuil, 1991.