Pardonner l’impardonnable

en forme de voeux, JMB & PhR


On ne doit pas battre ses enfants.
Une telle violence est impardonnable.

Mais le seul pardon qui compte n’est-ce pas celui qui se donne dès qu’on choisit la voie impossible de « pardonner l’impardonnable »… Petites histoires, grande Histoire. On sait que cette question est au cœur de la pensée de Derrida. Le mal radical est l’épreuve du pardon, mais ce mal est-il aussi à l’épreuve du pardon ?

Le livre de Marguerite Duras, ses Carnets de guerre [1] n’a pas besoin d’un éclairage de plus, même s’il est vrai que remue.net consacre dans sa page auteurs un cahier à Duras.

Le texte qu’on va lire [2] montre, dans sa puissance et sa simplicité grecques, le trajet exceptionnel qu’un être peut accomplir dans l’intelligence de l’amour de celle qui, pourtant, « elle aussi la battait ».

Cette intelligence-là qui est à l’origine du pardon, comment, ces jours-ci, ne pas l’offrir.

Je revois ces mains de ma mère agrippées sur son sac comme à sa destinée. Les mains de Dieu ne me semblent pas plus belles. Quand j’étais toute petite et que j’avais par hasard aperçu quelque chose qui m’obsédait ou qu’une pensée terrifiante me venait, par exemple celle de la mort possible de ma mère, lorsqu’à cinq ans je la découvris mortelle, j’allais vers elle et le lui disais. Ma mère passait alors sa main sur mon visage et me disait « oublie ». J’oubliais et repartais rassérénée. Avec ces mêmes mains, plus tard, elle me battait. Et elle gagnait mon pain en corrigeant des copies ou en faisant des comptes à longueur de nuit. Elle y mettait la même générosité. Elle battait fort, elle trimait fort, elle était profondément bonne, elle était faite pour les violentes destinées, pour explorer à coups de hache le monde des sentiments. Elle était fort malheureuse, mais elle trouvait son compte de bonheur dans ce malheur même parce qu’elle aimait le travail et le sacrifice, et ce qu’elle préférait à tout c’était s’oublier , s’étourdir dans les illusions sans fin. Ma mère rêvait comme je n’ai jamais vu personne rêver. Elle rêvait son malheur même, elle en parlait avec fierté, elle ne connaissait pas la vraie tristesse mais seulement la douleur, parce qu’elle avait une âme d’une violence royale qui ne se serait pas complue dans l’acceptation que toute tristesse comporte.

Jean-Marie Barnaud - 6 janvier 2007

[1Cahiers de la guerre et autres textes, P.O.L / Imec, oct. 2006

[2Ibidem, p. 62