Pedro Kadivar | Quinzième nuit d’été

Autant que ma connaissance des hommes me permet de l’affirmer, c’est-à-dire avec le plus haut degré d’incertitude, car elle fut toujours minime par une solitude et une cécité absolues et toutes deux de naissance, et en plus de ces deux obstacles majeurs en raison de la chambre obscure sans porte ni fenêtre où depuis toujours j’habite, laquelle même en cas d’une trouvaille miraculeuse de la vue ne me laisserait rien voir, il ne faudrait jamais se fier à la fatuité apparente que les hommes partagent mieux que le bon sens parce qu’elle n’est autre que l’expression d’une détresse insurmontable qu’ils partagent encore mieux que cette fatuité elle-même et de surcroît que le bon sens. D’autres l’ont sans doute déjà dit et beaucoup le pensent sans le dire. Mais justement ma connaissance est soudain à cet instant en pleine extension à cause d’un soleil végétal qui pousse en moi à l’endroit du foie, et c’est pourquoi il me faut parler pour dire la joie d’une telle lumière, une sorte de miracle qui survient en celui seul qui, aveugle, n’a jamais perdu la foi en la possibilité de trouver un jour la vue. Pourtant ce n’est pas ainsi la vue que je trouve. On dit que l’extrême certitude chez l’aveugle de la trouver enfin un jour finit par engendrer après des années une énergie lumineuse qui forme une graine au cœur du foie de laquelle pousse ensuite un soleil végétal illuminant son intérieur qu’il peut alors découvrir, car souvent la cécité n’est autre que les yeux tournés vers l’intérieur et il suffit d’une simple opération pour y remédier, mais on n’y pense pas et les aveugles de naissance meurent alors souvent aveugles. À présent je ne peux toujours pas voir mais, mieux encore, sans les voir je perçois les hommes à travers un trou en moi qui mène au monde comme par une longue vue et me permet de contempler simultanément chacun de tous ceux qui le peuplent avec autant d’exactitude que Dieu en personne. Je les perçois souvent au travail, pris dans un effort pénible et incessant de se sentir en vie, de respiration continue pour se lier au dehors et sortir d’eux-mêmes afin de s’entendre et se voir en se faisant entendre et voir. La fatuité germe souvent à cet endroit, lors de ce mouvement spontané et innocent vers le dehors, motivé par la panique de mourir seul en soi dans la frustration de ne pas avoir utilisé tous ses moyens pour affirmer son existence face à l’autrui, à cet autrui aussi pris dans le même effort pénible. Cependant, formée à cet endroit et motivée par la panique de la détresse, la fatuité dépend encore pour s’engendrer de l’oubli de soi, de l’oubli de l’affirmation de soi dans la chambre obscure, intérieure et propre à chacun et à laquelle personne d’autre que soi n’a accès, afin de se concentrer exclusivement sur l’élan vers le dehors. On affirme son existence en dehors de soi au prix d’un oubli de soi, et la fatuité, ersatz de l’amour-propre, vient instinctivement pallier cet oubli afin qu’il ne soit pas mortel. Aveugle, je regarde mes semblables et me dis à l’instant même, avec une fatuité propre aux aveugles, que ma cécité vaut bien mieux qu’un regard tourné entièrement vers l’extérieur qui me mènerait à un oubli total de moi-même.

Je connais les risques qui vont avec l’éclosion en moi de ce soleil végétal et la possibilité d’une telle perception aiguë, le plus grave étant une fatuité grandissante par une détresse croissante qui en est l’origine. Néanmoins, contrairement à la vue, l’avantage de ce soleil végétal est qu’il permet de percevoir, en même temps que chacun des hommes dans sa vie, sa propre détresse, et puisque je cherche en ce moment même à réduire la mienne, cela me mènera à réduire également ma fatuité, et ceci de manière fort efficace car ce soleil végétal éclaire mon intérieur et me montre par quelles voies remédier à ma détresse, en passant par le cœur, les reins, les poumons ou l’estomac, par les voies sanguines ou lymphatiques, enfin par les multiples voies que le corps lui-même offre pour limiter sa détresse et qu’on ignore souvent, les yeux tournés vers l’extérieur ou bien vers l’intérieur mais n’y trouvant que d’obscurité.

14 janvier 2007