Hélénon, "lieux de peinture"

C’est ce qu’on appelle un beau livre, un livre magnifique qui éclaire le travail contemporain de l’artiste Hélénon.
Les éditions HC ont décidé d’éclairer le travail le plus contemporain d’Hélénon en accompagnant le volume richement illustré d’une préface d’Edouard Glissant, d’une analyse complète de Dominique Berthet et d’un entretien d’Hélénon.
Concentré sur ces fragments du monde que sont les « Expression-Bidonville » (titre générique qu’Hénélon donne à cette série d’œuvres élaborées à partir de morceaux de bois, de peinture et de matériaux divers), le livre Hélénon « lieux de peinture » donne un aperçu des traversées esthétiques et géographiques.

Edouard Glissant part de la mer. Tout commencerait par la mer, celle des Antilles, celle de Fort-de-France où est né Hélénon :

La mer crée la porte, qui est le miroir de la terre. Les œuvres de Serge Hélénon, où la peinture se distingue si peu de la sculpture, ou plutôt du bâti et du projeté, n’évoquent jamais la mer, pourtant elles en sont le reflet agissant.
(…)
Les mers entraînent et accumulent les débris de la vie, au bord des rivages où nous veillons, craignant la vague qui débordera. Et il semble de même que les travaux d’Hélénon rameutent les vieux bois, les bois-caisse, le matériau-bidonville, toute barrière ébranlée, les planches raboutées, dont les formes et les couleurs retentissent jusques dans les dessins et des tableaux sans bords ni limites »


Edouard Glissant [1]


L’œuvre d’Hélénon explore cet ébranlement du monde. Il assemble, bricole les débris des autres. Il trouve et collecte ces fragments à la recherche de la mémoire du monde traversé. Le morceau de bois est le matériau de cette traversée.
On pourrait trouver de Schwitters à Rauschenberg, de Picasso à Arp, mille entrées pour souligner le dialogue entre Hélénon et la monde et l’histoire de l’art. Mais la piste est ailleurs. C’est un autre voyage qu’indique ces bois que le musée Dapper a justement qualifié de « sacrés » [2].
Dominique Berthet dans son texte « Serge Hélénon, une poétique de l’assemblage » offre un éclairage historique et esthétique précis qui permet de prolonger la découverte de l’œuvre et du parcours d’Hélénon.

Hélénon part de la Martinique des années cinquante pour les Arts décoratifs de Nice, puis part à Bamako (Mali) et découvre le pays Dogon. Il va ensuite travailler à Abidjan. Et c’est sous son impulsion que se fonde en Côte d’Ivoire le mouvement artistique Vohou Vohou.

Mais déjà à son arrivée au Mali, immergé dans un mode de vie et dans un milieu, fortement impressionné par le lieu, il avait pris conscience de la nécessité de s’exprimer autrement. Le lieu nous détermine. Dans le cas de Serge Hélénon, cette Afrique réelle sera une source puissante et un élan créateur, l’amenant à prendre un tournant décisif dans son art. »


(Dominique Berthet, p. 57)

Cette rencontre avec l’Afrique aura donc des conséquences déterminantes dans l’œuvre d’Hélénon. Ces « Expression-Bidonville » en sont le sens le plus intense. Des planches, des morceaux de bois, des fragments, des tissus, des boîtes de fers, des métaux rouillés, des clous, des de la peinture qui traverse ces assemblages noircis. Hélénon expérimente les matériaux, les couleurs et les rythmes des formes. Mais surtout il fait tenir un monde défait. Car ici ce que l’art abrite, c’est une incertitude. Ce que montre Serge Hélénon, c’est une usure. Il la montre et ne cache rien. Ce à quoi son art se confronte, c’est le monde en survie : bidonville, c’est le mot qui résonne au creux des bois serrés ou disloqués sur la surface agitée [3]. C’est cela pour lui les lieux de peinture.
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Voir également l’analyse de l’oeuvre Tarbernacle du Mitan par Dominique Berthet, ainsi qu’un entretien de Serger Hélénon.

Sébastien Rongier - 19 janvier 2007

[1On signale avec le nouveau site Edouard Glissant qui nous informe des deux rendez-vous avec et autour de Glissant les 19 et 20 janvier 2007

[2Dans le texte qu’il a donné au catalogue de l’exposition « les bois sacrés d’Hélénon », Patrick Chamoiseau évoquait l’influence africaine en terme d’éclaboussure :
« Il y a de la complexité et du tragique chez Hélénon.
Une complexité qui va au-delà de la seule référence africaine sans la déserter pour autant.
Un tragique qui est tissé d’Afrique sans pour autant s’y résumer.
Et c’est ce qui m’a toujours ému dans la fréquentation de ses assemblages. Ils disent le tragique et la complexité créoles qui nous travaillent tous et sans lesquels on ne saurait rien devenir de nos espaces américains. »
Patrick Chamoiseau, « L’éclaboussure Afrique » (on retrouve également Dominique Berthet dans ce catalogue Dapper de 2003)

[3« Serge Hélénon construit avec du déconstruit, assemble le désassemblé, structure le déstructuré, fait avec du défait, ligature des lambeaux de réel. On note souvent, en effet, dans ses « expressions-Bidonville » la présence de clous et de cavaliers. (…) Leur graphie discontinue trace dans l’espace de l’œuvre un parcours qui accroche le regard. Si, habituellement, le clou permet de maintenir, retenir, bâtir, consolider, dresser, stabiliser, renforcer, ici, il participe certes au montage et à la construction de l’œuvre, mais il est aussi métaphore. Il fait liaison après l’éclatement. Il lie, relie les éléments isolés. Il fait jonction, articulation. Il est couture. » (Dominique Berthet, p. 100)