Une longue forme complètement rouge

Une longue forme complètement rouge/Bastien Gallet
(Laureli/Léo Scheer, 2007)

Il y a des livres dont on ne se pose pas la question de savoir s’ils sont semi-fictionnels ou auto-quelquechose, simplement parce que le "vécu", s’il y est, ne passe pas sans être impressionné par une manière, sans être redistribué par une machinerie poétique consciente de ses moyens, d’autant plus au point qu’elle est soucieuse, justement, de ce "vécu", et du fait que le mode de réception de ce qui est reçu conditionne la perception de ce qui est reçu.

On pourrait dire d’Une longue forme complètement rouge, de Bastien Gallet, qu’il est un livre coupé/relancé, que le lecteur, pris dans ces coupes et ces relances, épouse un mouvement fait de ressac et de reflux, si bien qu’il ne peut dire, au final, qu’il vient de lire un roman parlant de la mort des proches (la mort de la mère, la mort d’un grand-père) - Une longue forme complètement rouge n’est pas un "roman qui parle" -, mais qu’il a perçu le trouble de la mort, le troublé par la mort, l’étrange présence des corps des morts et la curieuse impossibilité de mourir à la première personne.
Ce trouble, ou troublé, est par exemple organisé par la circulation des pronoms personnels : le grand-père raconte comment il perdit un bras à la guerre de 14 : " J’étais à l’orée du bois. Pas tout à fait couvert. Je pouvais voir le ciel au-dessus de ma tête... "/coupe/le grand-père agonise à la troisième personne derrière la cloison : " j’étais là quand il a gueulé de l’autre côté de la cloison, j’entends encore sa voix de chef de section de blindés/bondieujesuisentraindecrever/" mais le narrateur ne réagit pas/coupe/Extrait de l’agenda 1914 du grand-père, étique, en gras : Jeudi 9 mai. Lever 9 heures. R.A.S. Je m’embête. Je touche comme ss/off. Adjoint le sergent Boillod. Je crois que ça ira./coupe/le narrateur revit la guerre du grand-père à la première personne/coupe/le narrateur vit et revit sa propre mort - un suicide étrangement rêvé, aérien, et pourtant sûr et concret : " le sol dur mes vertèbres craquaient cassaient ma nuque se rompait ...", et puis tout reprend, revient, se reprend plus que se répète, pour mieux dire la déliaison ou la déprise - ou en tout cas l’incertitude - qui fonde la littérature, puisqu’après tout la narrateur est et n’est pas le grand-père, le narrateur est et n’est pas la mère, le narrateur est et n’est pas lui-même, et que nous, lecteurs, sommes et ne sommes pas, simultanément, le narrateur, la mère et le grand-père.

Une longue forme complètement rouge est une aria matérielle et spectrale, un beau livre fragile, une entrée en littérature remarquable.

Nathalie Quintane - 21 janvier 2007