Mort, où est ton échec ?

(La souris joue un coup.)

Avec la stratégie et la tactique mises en œuvre à partir du champ occupé par le jeu d’échecs, les différentes pièces ont leur rôle et leur importance définies : le roi et la reine, les tours, les cavaliers, les fous, la piétaille des pions. Mais l’un de ces derniers peut parfois mener à la victoire ou à la défaite.

Le pion blanc qui figure sur la photo de couverture du livre de Richard Millet, Petit éloge d’un solitaire (Folio, inédit, 2,00 €), est fort bien entouré (image d’une menace) tout en étant censé représenter la déréliction absolue au milieu des ennemis (quatorze !) concentrés autour de lui sur le plateau.

Chaque individu est un pion, un fou, un cavalier, un roi, une reine. Quelqu’un nous pousse sans doute de case en case, sans que nous nous en apercevions. On saute par-dessus nous, on nous éjecte, on nous renverse, on nous sort du jeu !

Richard Millet aime la musique de la phrase (comme le phrasé de la musique, secrète, contemporaine), et il se remémore, grâce à ce livre qui exprime l’essentiel en 90 pages, son grand-père mort quinze jours après sa naissance (comptons maintenant quinze pions, avec le blanc, sur la photo reproduite).

« Cette existence en appelle au récit, j’en suis à présent certain, comme chaque fois que je dois répondre d’une figure, romanesque ou réelle, qui se met à frémir en moi, Germain Millet retrouvant en quelque sorte son corps – le corps étant cela même que tout récit doit s’efforcer de dire en sa tremblante vérité, la seule qui nous soit donnée, celle du corps inventé, hélé, surgi du bruissement du temps pour se montrer dans la langue et s’y effacer. » (page 31)

En remontant le cours de la filiation, Richard Millet comprend alors mieux la phrase prononcée par son grand-père à l’annonce de sa naissance : « Je peux mourir en paix. » Car le lit où reposer sera ainsi comme la figure agrandie du berceau, la chaîne des vivants et des morts s’entrelaçant dans sa danse macabre et joyeuse.

Bourrelier puis préparateur en pharmacie (Homais presque à son tour), Germain Millet pratiquait alors ce qui tenait plus de « l’alchimie » que de l’épicerie médicamenteuse.

« L’obscurité du sang est notre vraie mémoire, et la fiction une forme d’oubli, même si cette fiction se dérobe, par réflexe de pudeur autant que par rejet de l’imposture et, peut-être, par ce que je prête de quasi sacré aux paroles qui ont salué ma naissance. » (page 53)

Richard Millet retrouve ainsi peu à peu la figure, l’attitude de son grand-père, qu’il pêche à la ligne dans un petit affluent de la Garonne ou demeure assis durant des heures dans un café de Toulouse : une solitude voulue, affirmée, n’appartenant qu’à lui et jamais partagée.

Peut-être excentrique à cause d’une époque révolue (mais alors il n’aurait pas été le seul), en tout cas « singulier », Germain Millet se recueillait souvent sur des tombes au cimetière, lieu de méditation, lieu de rapprochement et de reconnaissance du « mat » final.

« Ecrire, c’est échouer à dire le propre d’autrui tout en suscitant son ombre. Le sel d’autrui, c’est ce dont l’écriture ne peut que dire la perte, l’oubli, l’immémorial. » (page 67)

Mort, où est ton échec ?

Dominique Hasselmann - 28 janvier 2007