Tous les enfants sauf un | Philippe Forest

Dix ans après L’Enfant éternel, cet essai s’efforce de penser l’expérience de la maladie et de la mort d’un enfant.


Puissance de la critique quand elle est à la fois délicate et juste, sans fioritures ni emphase et qu’elle n’oublie pas précisément son objet qui est la littérature affrontée au sien propre : l’impossible, le réel, l’impensable.

Sans la page de la Quinzaine Littéraire [1] que consacre Tiphaine Samoyault à l’essai de Philippe Forest, peu de chances que je le lise de peur de me retrouver avec ce type d’ouvrages insupportables tel qu’un défunt président préfaçait l’un d’eux avec un « ce livre est une leçon de vie ». Non, non et non !

Merci donc à Tiphaine S. de titrer son écrit « La fidélité » et de préciser :

A chaque livre de Philippe Forest, le lecteur découvre un peu plus à quel point la vérité est déchirante. L’écriture de témoignage qu’il développe à travers ses récits ou ses essais, dans le droit fil de Primo Levi, même si l’expérience qui en est à l’origine est différente, ne laisse pas indemne

Cette expérience est d’emblée rapportée très directement, après un avant-propos qui en dit la nécessité : en une quinzaine de pages les événements tels qu’ils se sont déroulés, le tout sobrement intitulé Ce qui reste d’un roman. Violente nudité des faits. Qu’entendre dans le titre retenu : Agamben ? la rature du "reste à chanter", ou en raison des développements, une« reprise » telle qu’en lui-même est changé celui qui l’éprouve ? Un peu tout cela et sans doute pas cela puisque nul ne témoigne, l’a redit Celan, pour le témoin.

Succèdent trois chapitres sur « la mélancolie hospitalière », pages fortes sur l’univers séparé, à l’écart : l’hôpital y est dit une « vanité » semblable [2], gigantesque, où chaque réalité humilie la raison et la vie en leur signifiant leurs limites et sans formuler la moindre promesse d’une possible rédemption. Il est dit aussi un des lieux où s’éprouve la contradiction irrésolue entre l’idéologie de la satisfaction garantie qui nous gouverne et le démenti que lui oppose obstinément le réel [3].

Au chapitre Le cancer, Philippe Forest oppose vigoureusement Susan Sontag : La maladie comme métaphore comme un salutaire antidote au Mars de Fritz Zorn, ainsi qu’à la doxa : la prédestination et sa variante psychosomatique.

Saine colère, et au chapitre « Religion » ce sera Rachel qui sera évoquée, au moment de l’adieu :

« C’est Rachel qui pleure ses enfants, elle ne veut pas être consolée, car ils sont morts. » [4]

et de la même manière pas de canonisation de l’enfant.

Les chapitres (trois) : Du deuil et de ses travaux forcés, ne sont pas sans colère contre l’impératif du positive thinking et la loi du grand négoce sentimental.

Enfin, pour ce qui est des vertus thérapeutiques supposées de la littérature, Philippe Forest nous rappelle l’écriture en quatre ou cinq semaines du premier roman L’Enfant éternel, et que celui-ci pas encore sous presse, est commencé le second Toute la nuit, soit l’entrée dans un roman qui n’aurait pas de fin [5]. Et de dire :

J’écris toujours afin de pouvoir cesser de le faire. Mais je n’y parviens pas.

D’où en sorte de conclusion :

Je veux bien que le refus de consentir à la règle qui fait que les enfants meurent soit absurde. Pourtant, qu’il y ait quelque chose de supérieur à la vérité, de contraire à elle, de préférable au salut, « même si j’avais tort », je le croirais encore.

« Tous les enfants, sauf un, grandissent », écrivait James Barrie au début de Peter Pan. Cette phrase déjà citée dans L’Enfant éternel, l’on conçoit qu’elle donne son titre à cet essai, dont nous saluerons l’auteur simplement et sans plus d’emphase qu’il ne le supporterait sans doute.

Ronald Klapka
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Notes

[1] Numéro 939, 1 au 15 février 2007, p. 14

[2] aux symboles disposés du temps qui passe sur les vivants et les anéantit

[3] Sur ce point, les essais rassemblés sous le titre Le roman, le réel, (eds Cécile Defaut) complètent si besoin, l’acception de ce mot : le réel, tandis que l’essai Pourquoi je n’ai pas écrit l’un de mes livres, in Suspendu au récit, la question du nihilisme aux éds Comp’Act, conduit à saisir comment « docilité écervelée ou révolte exaspérée sont les deux faces du nihilisme contemporain lorsque le régime de servitude hypnotique entretenu par le publicitaire et le politique se dissout »

[4] Jérémie 31, 15 ; Matthieu 2,18.

[5] Sarinagara va bien sûr aussi en ce sens

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