Au bord de l’humanité | Emmanuelle Pagano

Certains mots ont perdu leur pouvoir à force d’étayer des propos faibles, de faire la vitrine à des textes creux et pourtant quand ils s’imposent, on ne peut les laisser de côté. Ainsi, un des mots qui s’est imposé à la lecture du livre d’Emmanuelle Pagano Le Tiroir à cheveux, c’est le mot humanité – avec ou sans h majuscule. Mot intimidant car ceux dont parlent le livre sont ceux-là mêmes que certains sociologues qualifient de petites gens ou gens de peu. Mais avoir peu ce n’est pas avoir rien.

Et c’est un regard à l’horizon ouvert qu’Emmanuelle Pagano porte sur ses personnages parce que la difficulté du quotidien n’est pas toujours misère crasse. Et dans le gris de certains jours s’épanouissent de bien belles couleurs et des personnage à hauteur humaine.

L’histoire du Tiroir à cheveux pourrait verser dans la désespérance avec cette adolescente qui devient mère à l’âge où grandir est une nécessité, mais l’écriture transforme la plainte en un texte ouvert, d’une poésie qui ravit le lecteur.
Une écriture qui nous emmène là, où la chute pourrait avoir lieu et que non. Les mots nous retiennent et c’est la vie que l’on sent palpiter à l’intérieur des phrases.

Je reste un moment comme ça, bête au crépuscule, le ventre écrasé sur la rambarde, et je me rends compte qu’il fait presque nuit. Les bruits des autres sont éteints. Les chats des ombres se poursuivent. Toutes seules et dérisoires, des mobylettes ouvrent un peu le silence, mais elles sont loin, à l’autre bout du village.

L’écriture encore pour raconter les sentiments de personnages qui pourtant ne se livrent guère. Des personnages qui se touchent plus qu’ils ne se parlent - oui, mais par nécessité. On se touche pour démêler les nœuds des cheveux, laver des corps empêchés, nourrir celui qui ne sait pas le faire seul. Chaque phrase est une porte entrouverte sur des jours ordinaires aux sentiments rares.

De temps en temps je le dévisage, comme ça, parce qu’on ne sait jamais, mais si je croise ses yeux, je baisse les miens, parce que son regard nu, ça me fait devenir seule.

Humanité donc, comme dans certains films des frères Dardenne auxquelles, le livre peut s’apparenter. D’ailleurs ne lit-on pas dans les Carnets du frère nommé Luc, évoquant le tournage du film Le fils :

Olivier est encore plus souvent filmé de dos que nous ne l’avions imaginé au tournage (…) il se passe bien quelque chose avec son dos. Filmer le dos. L’énigme humaine qui se tient dans le noir du dos. La grande ellipse.

Chez Emmanuelle Pagano, il y a aussi ce besoin de transformer en abris chauds et réconfortants des lieux gris et banals : un appartement au cinquième sans ascenseur, le logement de fonction d’une gendarmerie, le salon de coiffure d’une petite ville.
Lieux protecteurs que l’on retrouve également, sous d’autres formes, dans Les adolescents troglodytes, même si l’intrigue est plus complexe. Les lieux clos, la navette scolaire, une chambre d’hôtel, une grotte aménagée, sont rassurants et permettent de se retrouver , de se réunir.

A l’abri du livre et de la navette, le lecteur traverse des contrées oniriques qui lui semblent pourtant familières. Très belle idée de l’auteur de créer un paysage à partir de différents lieux existants : les hauts plateaux d’Ardèche, le Causse, le Vercors.... à chacun de retrouver les siens.

Le paysage intervient alors comme une extériorisation de la vie intérieure des personnages : l’érosion des sentiments, la transformation des matières, la présence du passé avec sa cohorte de fantômes. Et la navette avance sur les routes en lacets frôlant parfois l’abîme tandis que le froid menace à l’extérieur.
Froid qu’il faudra bien affronter quand la navette bloquée par une tempête de neige ne sera plus la chaude matrice pour ceux qu’elle transporte. Alors la bande d’enfants, ses tout petits et ses plus grands, trouvera un nouveau repaire pour s’abriter.
Et c’est là que la conductrice, à l’abri elle aussi, pourra se dire. Partager le secret de celle qu’elle est et de celui qu’elle n’est plus. Grandir c’est accepter le vivant du monde.

Dans la forêt le brouillard est aussi ramassé qu’une chair, on le touche. En avançant on ne sait d’ailleurs pas ce qu’on va toucher, ou ce qui va nous accrocher, à part le froid du brouillard. Il est charnel et givrant. La nuit des arbres rajoute sa trame noire, et mes grands ont commencé un silence fait de respect et de peur soudés.


Le tiroir à cheveux – P.O.L. 2005

Les adolescents troglodytes – P.O.L. 2007

Au dos de nos imagesLuc Dardenne – Seuil 2005.

Fabienne Swiatly - 13 février 2007