Il y a une responsabilité des lecteurs dans l’interprétation de chaque fiction, de chaque objet du langage.

quelques propos sur l’expérience littéraire : Anne Garréta, Nathalie Brillant-Rannou


Le coup de génie de l’ordre social et politique post-moderne c’est d’avoir déconsidéré la lecture comme force critique. Les gouvernements, les institutions passent leur temps à vanter avec toutes les armes de la publicité la lecture, à inciter à la lecture. Le tour de force, le véritable génie de la manœuvre, et son ressort secret, c’est dans le même temps d’accomplir l’émasculation de la lecture dans un populisme généralisé. La littérature doit être proche des "gens". Et hop, d’un coup de marketing culturel on vous fait de Rimbaud, le poète savant, une sorte de clone de James Dean ou de casseur de banlieues imaginaires. La lecture est une chose trop dangereuse lorsqu’on la laisse se développer à l’état sauvage : tout cela sera donc policé et publicisé et plébiscité et coopté à mort. Lisez des livres, gavez-vous de guimauve, de foutre et de flicaille… Et n’allez pas voir de trop près ce que cachent les ennuyeux monuments de la littérature (ni ce qu’on vous a caché d’eux)… Etonnez-vous après cela d’une sensation de fadeur…

Anne-Françoise Garréta, entretien avec Eva Domeneghini, octobre 2000

Anne Garréta est membre de l’Oulipo depuis 2000, deux de ses livres La Décomposition et Pas un jour (prix Médicis 2002) sont disponibles en poche.

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Nathalie Brillant-Rannou, enseigne dans un lycée rennais, participe à la formation des maîtres, a donné un bel essai sur l’oeuvre de Salah Stétié (éds L’Harmattan), et accomplit actuellement un parcours doctoral l’amenant à s’intéresser de près à la réception de la poésie en milieu scolaire.

Au surplus, la revue Wigwam, fermement dirigée par Jacques Josse, a publié récemment Les Démurs.

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Sa contribution en ligne : L’expérience littéraire : création, lecture et transmission, pose que l’écriture d’invention n’est qu’un faux-ami de l’expérience littéraire. Première contextualisation avec ce résumé :

Le professeur de français pense avoir la charge de construire avec ses élèves l’occasion d’expériences littéraires. Du point de vue de la lecture ou, plus difficilement encore, de celui de l’écriture, l’événement esthétique est-il possible en classe ? En sollicitant Jaccottet, Roubaud ou Benjamin, et en examinant le sens des mots “expérience” et “événement”, on constate que ces notions entrent en contradiction avec les conditions de l’enseignement : l’élève est là pour apprendre, et le professeur pour transmettre des savoirs et savoir-faire évaluables. Finalement, l’écriture d’invention n’est qu’un faux ami de l’expérience littéraire. La prise de risque existentielle voire sociale du créateur est incompatible avec la posture énonciative de l’élève. Ainsi, l’enjeu de l’apprentissage littéraire trouve parfois son terme loin du cours et des grilles d’évaluation : une expérience fondatrice, rare et secrète. Celle qui compte véritablement. A nous, enseignants, de préparer les conditions de son possible avènement.

A lire des plus attentivement, pour éviter le piège des crispations idéologiques ou a priori, pour trouver terrains d’entente, voies de progrès, reformulation des problématiques.

14 février 2007