Svetislav Basara / Guide de Mongolie

L’étonnant séjour de Svetislav Basara à Oulan-Bator.


Trois ans après avoir publié Le Miroir fêlé (éd. Les Allusifs), Svetislav Basara, écrivain serbe né à la frontière bosniaque en 1953, récidive, chez le même éditeur, avec un déroutant (et non moins désopilant) Guide de Mongolie.

Rien n’est banal chez Basara. Son livre débute à la sortie d’un cimetière. Après avoir enterré un ami qui s’est suicidé, il rallie, à grandes enjambées et en compagnie d’un pope assoiffé, le café le plus proche. Suivent plusieurs tournées de rhum entrecoupées de propos plus ou moins philosophiques autour de la mort, de l’au-delà et de leurs à-côtés.

« Il ne faut pas avoir peur de la mort, a-t-il dit. Elle n’est terrifiante que parce qu’elle se trouve, disons, de l’autre côté du rideau. C’est de la vie qu’on doit avoir peur. C’est là que grouillent les diables noirs, les sorcières, les esprits malins. »

N’empêche que c’est un mort, ("tout mort qu’il était ses lettres continuaient de parvenir à leurs destinataires") celui-là même qui a décidé de mettre fin à ses jours, qui va dicter à l’écrivain ce qu’il attend de lui : se rendre à sa place en Mongolie où une revue lui a récemment demandé de se transporter afin d’écrire “un guide, ou plutôt un grand reportage sur ce pays perdu du bout du monde.”

L’idée de quitter, ne serait-ce que par l’écriture, son pays ("merdique", note-t-il ; ajoutons que le livre - dédié à toutes les victimes de la guerre - aurait dû voir le jour en 1992 à Sarajevo si la maison d’édition qui devait à l’origine l’accueillir avait été en mesure de le faire), l’idée de partir est si séduisante qu’avant même d’avoir fini de déchirer la lettre posthume sa décision est prise. Inutile de contredire la volonté d’un défunt. Cap donc sur la Mongolie, ses steppes, ses chameaux, ses galops, ses yourtes, ses chants tristes et ses montagnes pour voir si ce que décrivent les clichés est bien exact.

« Le matin où je suis arrivé à Oulan-Bator, on a fusillé le météorologue de service. La veille, il avait prévu un temps ensoleillé et venteux, or, depuis le matin, ce n’étaient que giboulées. Le tribunal a été sans pitié. »

D’autres surprises l’attendent, notamment au bar de l’hôtel Gengis Khan où la vodka coule à flot et où se côtoient un évêque hollandais, un ex-officier russe devenu lama, un mort-vivant français, un journaliste américain et un psychanalyste italien, tous solitaires, tenant colloque sous le regard de Charlotte Rampling qui boit du cappuccino en feuilletant le Times.

« À ce moment-là, Charlotte Rampling est passée devant nous. Elle nous a lancé un regard de ses froids yeux verts et nous a demandé :
Well, boys. Aren’t you going to see the fire show ?
Sur la grand-place d’Oulan-Bator le bûcher était prêt. Un bon tas de bois enduit de graisse de buffle, avec un poteau au milieu. Les gens arrivaient peu à peu. En tant que correspondants étrangers, nous avions des places dans la loge d’honneur, d’où on avait une très belle vue sur l’échafaud. »

Ce jour-là, on brûle une sorcière (qui n’en est sans doute pas une). Après quoi, tous se rendent au bistro “Étoile d’Orient”, dans un quartier chic de la capitale. Les étonnements du reporter en herbe se multiplient. Parfois la nuit oublie de tomber. Le jour dure alors deux jours. D’autres fois, un autre pense à sa place et c’est l’esprit de l’évêque Van den Garden en goguette dans un night club qui s’exprime à travers lui. L’alcool reste souvent le seul refuge pour échapper au rêve et à la réalité, les deux étant ici étroitement liés.

« Un type capable de supporter toute la misère du monde sans drogue ou sans alcool est certainement dépourvu d’âme. »

En fin de compte, le guide n’existera pas. De la Mongolie, il ne verra rien. Et rien non plus des mongols. L’essentiel est ailleurs.

Le récit (on pourrait presque parler d’un conte philosophique) de Basara n’est pas seulement traversé d’humour, d’extravagances et d’autodérision, il est également décapant, lucide, féroce et tout entier placé sous le signe d’un imaginaire qui, ne faiblissant jamais, détourne à sa façon l’histoire (et la guerre qui fait rage dans son pays au moment où il l’écrit) pour flirter avec impertinence du côté de l’absurde.


Le Miroir fêlé de Svetislav Basara (également traduit du serbe par Gojko Lukic et Gabriel Laculli) sort, simultanément, en collection de poche 10/18.

Jacques Josse - 25 février 2007