Le mouvement qui déplace les tables (7)

Septième partie : table éphémère

ephemera
noun ephemeras, ephemerae
1. A mayfly.
2. Something that lasts or is useful for only a short time ; an ephemeron (sense 1).
Etymology : 17c : from Latin ephemerus lasting only a day, from Greek ephemeros.

Le spectateur émancipé doit d’abord s’essuyer les pieds avant d’entrer et chercher l’auteur. Qu’est-ce qu’un auteur ?
L’objet de ce Procès, ou plutôt le véritable héros de ces images est l’oubli dont la principale caractéristique est de s’oublier lui-même en oubliant sa petite sœur. Tout le monde connaît la grande histoire du grand K. tous ignorent celle de sa converse. K. cherche la vérité et tout ce qu’il oublie se mêle à des images de magazines d’art réalisées en couleurs criardes. K. a laissé l’oubli sous le paillasson, la porte est ouverte, il n’a pas besoin de clef, ses rhétoriques sont profondes.

Urgence : une nouvelle compréhension de la relation entre artistes et regardeurs. La directrice du centre d’art n’a pas besoin non plus pour entrer de clef ou de mots-clefs : illusion, invisible, visible, irreprésentable, absence, etc. Les images comme autant de leurres renversent les significations. Qu’on les appelle éphéméras, printed matter, published art ou œuvres-média, ces documents révèlent la nature de l’art comme objet communiquant. Communiquer n’est pas produire et le « Continous Project » [1]
répare les regards cassés et raccommode l’expérience artistique hébétée.

Un ticket de métro, est l’exemple donné pour la définition courante des éphéméras, par exemple encore les mots "à laisser" inscrits 40 fois par [ un homme ] sur Papier Kraft Naturel Paraffiné Rose. Son métier est d’ abattre lui-même le bétail dont il vend ensuite la viande au détail. Il utilise tout collectionne, accumule, rassemble, préserve, examine, catalogue, lit, regarde, étudie, recherche, change, organise, classe, compare, numérote, assemble, catégorise, classifie et conserve l’éphémère. Son moyen d’expression est le langage à part entière. Il puise dans tous les morceaux de la marchandise à consommer. Le spectateur a peut-être l’impression d’entrer en relation intime avec la vie du créateur (« Chérie, j’ai réarrangé la collection » ), mais la mixture de fiction et de réel, maintient le regard à distance. Une fois encore les images invitent à traverser une histoire à répétition ou à laisser : One of Many - Origins and Variants

L’une est acrobate au sol, l’autre est acrobate en l’air, elles sont lointaines cousines mais très proches dans leur numéro de cirque. Monsieur Loyal les désire toutes les deux ensemble : deux femmes, une artiste. Il rêve de l’avoir énorme pour les combler, pour les faire monter encore plus haut dans la constellation du chapiteau, pour entendre leur duo de chant d’oiseau de paradis, pour contempler le luisant de leur cuisses sous la puissante chaleur du projecteur. Une projection, au sens littéral comme au sens figuré, est renversante. Il rêve de les renverser et de les posseder. Il leur offre une gravure sur plomb de quatre cent cinquante sept euros trente cinq centimes, épreuve, tirage limité, sur papier Moulin du Gué 350g, au format moyen de 130x130 cm, numérotés, signés, imprimés par cneai à Chatou.

Images du peuple, voix du peuple, avec la création numérique, on aboutit à une démultiplication des possibilités offertes par un Déjeuner sur l’herbe. À la manière d’un documentaire in progress (« L’art n’est jamais un document mais il peut en adopter le style » dit Walker Evans), le jour de mon anniversaire Laurette se présente en produisant une fois encore les fameuses triparties campagnardes.
Tout pique-nique qui se répète organise, en effet, par le seul fait de sa duplication, une forme de production, une invention minimale imputable au seul dédoublement.
Pour effectuer un badigeon, le peintre doit remuer les âges du monde ; pour atteindre une certaine harmonie formelle tout en se défendant d’être intervenu, l’artiste, aujourd’hui, aussi, et jusque dans le geste le plus ordinaire de re/copier. Seul, le Violoncelliste intervient vraiment et fait entendre violoncello solo, une scène aux champs de La Symphonie Fantastique.

L’art change à nouveau de forme. « Qu’est-ce qu’on a oublié ? » : nous avons occulté le tournant historique dans lequel nous sommes où une époque moderniste devient un bref classicisme. L’immense appareil critique issu des musées de spécialiste, des livres de spécialiste, des “moyens de communication” de spécialiste, illustre, défend, normalise, légitime les productions artistiques actuelles. Ce sont les qualifications qui suscitent leur objet. Les professions artistiques, les critiques, les conservateurs, les collectionneurs, les créateurs, tous ceux dont le métier est de se prévaloir d’une compétence particulière dans les domaines de la création oublient parfois leurs symptômes gérontocratiques. Il s’agit seulement d’y penser, d’en tirer des conséquences poétiques et de réhabiliter tous les regards possibles devant la présente histoire encyclopédique de l’art en train de se faire. « Qu’est-ce que j’ai oublié ? » : une vieille paysanne qui tient un livre dans ses deux mains.

Catherine Pomparat - 6 mars 2007

[1Continuous Project est un collectif basé à New-York, d’artistes, de designers et d’écrivains, composé de Bettina Funcke, Wade Guyton, Joseph Logan et Seth Price. Continuous Project a débuté avec le désir de rééditer des “numéros anciens” de magazines, mais en se plaçant hors du circuit normal de distribution des magazines. Après les reproductions en fac-similé photocopié du premier numéro d’Avalanche (1970) de Willoughby Sharp et Liza Bear, du magazine Eau de Cologne (1985) de Monika Sprüth, d’Escape to Hell de Muammar Qaddafi, d’une pièce épistolaire de Robert Morris.
Continuous Project #8 est publié suite à l’exposition organisée par le Cneai, Chatou, en 2004-2005.