Shoshana Rappaport-Jaccottet | Prima volta

Prima volta appartient à Dearest, suite de récits courts.
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Je n’ai aucune raison de me plaindre. Je m’ouvre pour la première fois à la tendre indifférence du monde. J’ai senti que j’avais été heureux. Que je l’étais encore. Que ce monde si fraternel pouvait être à nouveau le mien. Je n’ai guère parlé avec quelqu’un récemment. Guère bavardé non plus.
C’est la nuit que j’écris. Une nuit faste, chargée de signes et d’étoiles. Je m’adresse au monde endormi, à ce qui demeure, tapi bruissant dans le silence.
Fallait-il que je me sois fourvoyé longtemps. Si longtemps justement, pour tout dire — sans sacrifice — , avec cette opiniâtreté qui me caractérise. Ténacité de bon aloi croyais-je. Digne d’apparaître. Comme cette sagesse puérile qui incite à persévérer. (Autorité de la naïveté qui ne calcule jamais rien. ) Qu’ai-je à faire d’un bonheur dont je ne saurais être digne ? Tel fruit du mérite, aliéné bonheur toujours et déjà enfui avant d’être dirait l’antique philosophe. Avant d’être assouvi.
J’aurais ainsi pu traverser Madagascar ou le Kazakhstan parce que leur sonorité s’y prête. Aurions-nous mis un peu de magie de ce côté ? Oui, telle magie enfantine excessive, inattendue en soi qui dissipe les malentendus, traque les simulacres, pourfend les habitudes.
Quel est le lien qui tient ? J’avais commencé par la plénitude.
Naguère. Pas seulement.
Il me faudrait des couleurs. De l’exotisme perceptible de l’hibiscus, du seringa. Des goyaves ou des fleurs perdues, elles aussi. Du rose surtout.
Jouer à la marelle, épaules contre épaules, sorte de déclaration d’intention amusée, les genoux légèrement fléchis. Et pouvoir saisir cette flamme qui ne cesse de croître.

7 mars 2007