Sereine Berlottier | Nu précipité dans le vide


La poésie est-elle possible « à l’envers du vulnérable » ? Je lis « Nu précipité dans le vide » de Sereine Berlottier (Fayard, 2006) alors que je me trouve adossé à un mur vert, au niveau –7 de cet immense bâtiment, à plus de trente mètres sous terre. On ne croise plus personne à de telles profondeurs, et la seule douceur à portée de main, celle du béton. Qui rendra compte des efforts qu’il faut fournir, non pour faire des choses, mais pour rester en vie, simplement pour en arriver là, et se cramponner au bord.

Sur le visage une sévérité que tu n’attendais pas. Quelque chose t’intimide. Dis-le aussi. L’envers du vulnérable, une assurance, une vigueur un peu sèche, vaguement animale. Lucide. Et qui se souviendrait de savoir se battre. Se tenir. Se tenir dans le visage tendu. Se tenir droit. Se tenir dressé. Même contre soi. Loin de l’amollissement. Plus loin encore de la douceur. Quelque chose t’intimide, oui, que tu n’attendais pas. Quelque chose que tu n’aurais pas forcément désiré apercevoir en chair et en os.

C’est bien ça qui nous répugne à tort, trouver de la chair et des os dans les textes, et non du réconfort ; quel rapport nous lie à la lumière ? Aucun, excepté celui que nous rêvons dans l’art. Et de quel secours tangible nous est cette beauté, quand notre corps quotidien se cogne ? La violence, comme le nombre croissant des coups que nous subissons, et allons encore subir, est le principe de réalité que le langage élude, et recompose, au profit de la littérature. Mentir est la règle du genre. Mais certains livres, peut-être parce qu’ils osent déclarer une guerre totale à ce qui nous tue, parviennent à peser presque autant que le réel.

Soutenir ce regard sans promesse, juste deux trous en face, et transformer en question la violence qui se concentre dans la bouche. À quoi ressemblerait une poésie capable de rendre coup pour coup ? Ce serait encore un geste d’accueil, un signe à la peur.

Est-ce que chaque geste aurait vraiment ce poids-là, cette étrange conscience de soi-même, machinerie d’os et de muscles et de tendons tendus mais vers quoi alors ? […] la peur que tu aurais de n’aller nulle part, de ne l’accompagner vers rien, […] ta façon à toi d’avoir peur et aussi, curieusement, de ne pas laisser la peur s’installer en toi mais d’ouvrir chaque porte, de déplier chaque triangle d’ombre, avec le temps qu’il faudrait, avec tout le temps aussi qu’il faudra pour habiter cette histoire.

L’angoisse est d’abord contrée par un dispositif de méticuleuse retenue, puis de mise à plat du langage ; l’ombre est ouverte comme on inciserait une plaie, la nuit étalée sur toute sa longueur ; le noir finit par céder ; porté par le « miroitement accompli de la fin », le langage, plus endurant, fait alors seul le chemin qui réduit au silence. Cette solitude se déploie devant la mort et lui oppose l’énigme jamais vue d’une vie illimitée par son état d’abandon. Plus la mort s’approche, plus la pression exercée sur la parole devient forte, jusqu’à ce que la cloison se fendille, et devienne opaque.

Chaque phrase invente un refus, chaque son dresse entre lui et toi une matière solide et opaque. Tu penses qu’il n’y a peut-être que sa mort pour t’intéresser. Tu penses qu’il n’y a peut-être jamais que les morts pour t’intéresser de toute façon. Et ce n’est sûrement pas un hasard si le signe en revient sans cesse, dans les pages que tu tournes, lentement, la mort se répand doucement et féconde chaque phrase que tu lis maintenant.

L’affrontement se fige, d’un côté et de l’autre de la voix, deux masses égales.

Le silence, la voix, le silence.

La poésie du réel exige une histoire, c’est-à-dire la demeure d’un corps : cette ligne sombre sur fond clair ; et, à la question de savoir si la parole peut coloniser l’envers du vulnérable, si le mot miracle est capable de se glisser dans une peau humaine, la figure du poète qui hante le livre de Sereine Berlottier ne répond pas, ou répond trop bien, et se tue sous nos yeux, nous qui ne distinguons plus que des ombres, à travers la vitre laiteuse du langage, un peu comme voient les chiens ("Alors le chien se réveille et regarde l’homme"), assez bien en périphérie, mais délavé au centre, du noir, du blanc, et parfois, se dérobant dans le gris, le halo tremblé d’une lettre fantôme.

Le blanc de l’écran, le blanc de la page, le blanc de la couverture du livre tenu ouvert dans les mains, le noir de la chemise, le noir du titre tracé majuscules sur le grand panneau blanc, le noir des chaussures noires, le noir du corps visible transpercé par le fil blanc de l’espace visible, habillé en noir, traversé en blanc, le noir de l’homme transpercé par la lame blanche de l’espace visible, le noir de l’homme typographique tranché par ses propres fils mais continuant à tracer dans l’air le même sillon, sans qu’à aucun moment la voix ne faiblisse ou n’essaie de se dérober, sans qu’un seul instant la voix ne renonce.

La voix vaut-elle davantage que les autres sécrétions du corps ? Faire des taches avec son corps, ou des trous à travers lui, est-ce encore mentir ?

À trente-cinq mètres sous terre, rien d’autre n’existe que le combat. Les choses belles valent pour l’immédiat. Et là, ce dont je rêve, c’est de revanche, quitte à suivre une nouvelle ligne de peine : j’ouvre « Nu précipité dans le vide », et je vois se tendre un piège pour le mal.


Sereine Berlottier est membre de la Rédaction de remue.net

Philippe Rahmy - 11 mars 2007