Jérôme Gontier, Texte inédit, Continuez
Continuez, 1ère partie, chapitre 1



1. Je visite mon docteur deux fois par semaine – les heures et les jours, ça dépend des années.

2. (M’y darda la formidable science qu’à défaut je ne me posséderais jamais que par pièces ou du coude, et comme par accident : ceci donc ne me sauverait pas la vie car il ne faut rien exagérer mais j’escomptais qu’il pût sauver la mienne, si l’on voit ce que je veux dire.

3. – Et, du lieu où je me trouve assis ce matin de l’année deux mil six, devant ma fenêtre ouverte et une haie qui bouge, je ne puis que me savoir gré de ma résolution.

4. Je veux dire par là que sans elle, née donc d’une formidable science qui me darda céans, jamais je n’eusse su articuler proprement mon destin ni nettoyer ma langue et ce qui va avec.

5. Dire par là que sans ce point, ces lignes et ces spirales qui s’ensuivirent, je fusse demeuré hère qui piétine et balbutie beaucoup et quand j’y songe oh ça me fait très peur et je me dis que oui, décidément oui, moi aussi plus d’une fois m’a caressé le front le vent de l’aile de l’imbécillité me dis que bref : j’ai eu très chaud mais c’est passé et je me remercie.)

6. Je m’y rends ne varietur en automobile, parfois au sortir de mes obligations professionnelles ou domestiques, parfois de quelque lieu qui ne regarde que moi – ça dépend des heures et des jours, ça dépend des années mais ce qui ne varie pas c’est que ne varietur une auto me meut qui varie selon l’heure, elle et le jour.

7. (La durée du voyage n’excède jamais la moitié d’une heure, tous aléas de la circulation compris : s’il a pu se produire certain jour que j’arrive en retard, toujours m’en incomba la faute.

8. – M’en incomba toute, donc, car dans cette affaire-là tout décidément me regarde je trouve et c’est une fois qu’on a admis cela beaucoup de temps gagné.)

9. Je m’efforçais naguère y roulant de retrouver le fil que l’au revoir en le coupant la fois d’avant avait en même temps suspendu dans le vide de jours résonnamment pleins si je me fais comprendre – fil dont les trémulations fouettaient l’air, sans doute et le faisaient chanter.

10. En effet, ma parole en ce temps-là était en mon esprit quelque chose fine et souple équipée d’un sens et qu’il serait loisible à chacun de suivre ou de tirer à soi le tout étant de tenir le bon bout et ne pas le lâcher.

11. – Le fait têtu étant que ma parole avait du mal à être continue vu que le temps durant lequel celle-ci se dévidait ou se nouait ou se dépliait ou s’enroulait en des circonvolutions pas possibles, inimaginables même, m’était compté et qu’en son terme un au revoir allait signer la fin de tout craignais-je, alors qu’en vérité c’était seulement une fois coupé que le fil se mettait à trembler faisant chanter l’air donc et moi dedans, alors seulement que le temps travaillait la parole et qui le travaillait, le remplissant à la manière d’une parenthèse à moins que ce ne fût l’inverse mais je n’étais pas sûr – et je n’aimais pas ça.

12. Adoncques, voulant obvier naguère aux pointillés je m’efforçais roulant de retrouver ce fichu fil afin de repartir exactement cette fois vers quoi j’avançais de l’endroit où nous nous étions arrêtés lui et moi la fois d’avant.

13. J’imaginais que cet effort lui agréait, lui agréer m’était très doux, je ne savais pas encore que rien ni personne ne s’arrêtait, que de linéarité que couic, que j’étais tout seul, que la parole enfin obéit à d’autres lois qu’un fil.

14. Désormais je regarde plutôt les champs et la tête vide, l’horizon bosselé, les animaux qui paissent, la route devant mes yeux, derrière par réflexion, la rue, les gens, leurs drôles de têtes et leurs silhouettes.

15. J’écoute la radio, mon vide plein, mon plein vide, les bruits du vent dans l’habitacle, le ronflement du moteur : je n’y pense pas – ou moins.

16. Je présume que c’est mieux, que voilà un gage que du temps a passé et j’en suis satisfait mais ni plus ni moins que jadis où je me faisais fort de lui plaire escomptais-je, pourtant et c’est à n’y rien comprendre.

17. (Céans ne varietur se visite en fin de journée lorsque la lumière tombe, ou pas, ou ne va pas tarder – ça dépend des heures, ça dépend des jours –, au moment de ce qu’on nomme la sortie des bureaux : ils sortent, et moi je m’apprête à rentrer…)


Jérôme Gontier, né en 1970. vit et travaille à Rennes. auteur de (ergo sum), éditions al dante, 2002, et d’autres textes en revues.
Continuez est à paraître en septembre 2007 aux éditions Léo Scheer.[S. Rongier]