Que fait la poésie dans le jeu ? Problème.

Philippe Beck répond à Didier Vergnaud (éditions Le Bleu du ciel [1], Coutras)


Didier Vergnaud : Peux-tu me dire, lorsque tu parles des nouveaux sujets de la poésie, quels sont-ils concrètement, parmi les textes qui comptent aujourd’hui.

Philippe Beck : La notion des nouveaux sujets (de la poésie, pour tous) n’est peut-être pas la bonne. Les sujets sont les mêmes, encore et encore, et pour cause. On les traduit différemment. Cf. Baudelaire parlant de Madame Bovary. Par exemple "l’impossibilité du bonheur" se traduit maintenant par "la nouvelle misère". (Les litotes reproduisent l’emphase elliptiquement.) D’où le désir de fonder un Observatoire des Violences. Il y a de nouvelles données (les variations barbares possibles et réelles, en techniques guerrière, désinformative, biogénétique, etc., des variations combinées), et les nouvelles donnes, inventives. Et il n’y a plus de "vilains sujets", certes. Les cartes soultes mêmes, conformément au jeu des pro¬blèmes persistants, insistants et obsédants. Il s’agit des problèmes de non-linéarité des vies, du jeu des destructions organisées. Que fait la poésie dans le jeu ? Problème. Elle ne distribue pas les cartes, mais une partie des cartes sont des poèmes. Il faut en tout cas qu’elle "recharme le sans-charme" je crois, qu’elle chante le sec et le rude, élégamment, plutôt que de "déchanter". Par tranquillité rude, plutôt que par la rétorsion ou la candeur. Le monde comme il va déchante et désenchante assez. En rajouter sur le monde grave ne va pas. De là à appeler de ses voeux la revenue de chanteurs thraces, les héritiers du "dogmatisme sibérien" appelé couramment orphisme... Non. (Le néo-orphisme, comme tous les "néos" aveuglants oublie le temps.) Qui fait bien, qui fait le poème qu’il faut ? Je ne sais pas le dire. Chacun pense qu’il fait ce qu’il faut.

DV : Ce qu’ils impliquent pour le lecteur, à quoi sont-ils reliés ? Dans le monde moral, psychologique, social ?

PB : Les têtes et les coeurs lecteurs ont des dispositions réelles et possibles. Des désirs, causés par l’insatisfaction, la vie dure et pauvre, qui est enrichie de données quotidiennes. Le désir de lire, et avec lui le durable désir de poésie, prouvent que les dispositions à la misère ne suffisent pas.

DV : A-t-on besoin de nouvelles théories pour faire avancer la compréhension des oeuvres, ou bien faut-il plus d’information, ou de pédagogie au sens large.

PB : La théorie est une activité du désir. Elle vise à établir ici les justes dispositions d’écriture et de lecture, de comportements. Le déclin de la théorie est souvent le signe, non de la panne du désir, mais de son fourvoiement et d’une diminution des possibilités de la justesse dans une époque.

DV : La notion de « nouvelle poésie engagée » n’est en rien un label, mais bien plutôt une question, et d’abord à usage personnel. La gêne, ou même la peur de cette formule, n’est-elle pas symptomatique des « embarras » de l’engagement des auteurs ?

PB : Théorie et pratique dans le sens évoqué en réponse à la troisième question font un engagement. Et même un engagement fort et précis. Mais le "Dégage-toi" de Celan [2] reste la condition ou préalable. La conscience des engagements inconscients, des assentiments étourdis, est la condition de tout engagement. Conscience qui permet le pas de côté, le déplacement et l’ajustement du point de vue, le mouvement des épaules, du dos, de la nuque et des yeux de la pensée. Le seul désir de s’engager reconduit la volonté de volonté, qui n’est pas une grande volonté. Volonté lointaine, qui a un exposant négatif. La volonté est le dénominateur dont l’unité est le numérateur.

DV : Ton point de vue sur la prise de parole publique, l’engagement politique de l’écrivain, en dehors de l’engagement intellectuel dans l’oeuvre.

PB : L’écrivain doit dire justement ce qu’il faut, dans de bonnes conditions, et agir quand il faut, par exemple en faveur des sans-papiers, et sans affiliation désormais. Au tunnel, pas de groupes maintenant [3].

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Editions Le bleu du ciel : dernières parutions
Pour l’accueil fait aux Chants populaires (Flammarion), voir Rhétoriques profondes, La Quinzaine littéraire, l’entretien avec Emmanuel Laugier dans Le Matricule des Anges (mars 2007), dont j’extrais ce passage :

Vous ajoutez que ces opérations [4] sont imaginables « Par un chant objectif » ... Que voulez-vous dire ?

Le lyrisme subjectif a donné ce qu’il pouvait donner. II est seulement l’effet d’un rabattement. C’est-à-dire que des humains en rabattent, et se sont repliés en Morale Privée, après la bataille de la Politique. Ils chantent maintenant les extases privées, les difficultés subjectives, sans se demander si leur subjectivité n’est pas précisément héritée des contes qui ont façonné leur enfance. Car la peur façonne. Donc, le chant objectif n’est pas seulement un chant froid ou sec (relativement), c’est un chant qui refaçonne les données objectives de l’éducation traditionnelle de chacun, les « vérités populaires » . En vue de « nouveaux comportements » . On dit bien qu’une oeuvre est un « geste ». Je vous fais des réponses très morales , peut-être, dans l’indivision de l’éthique et de la politique. II faut bien assumer le côté « redresseur de torts » (Baudelaire).

14 mars 2007

[1Thierry Guichard présente l’éditeur dans leMatricule de février

[2Le Méridien,
" ...
simplement il lui était parfois désagréable de ne pouvoir marcher sur la tête. " Celui qui marche sur la tête, Mesdames et Messieurs, - celui qui marche sur la tête, il a le ciel en abîme sous lui. Mesdames et Messieurs, il est aujourd’hui passé dans les usages de reprocher à la poésie son " obscurité ". - Permettez-moi, sans transition - mais quelque chose ne vient-il pas brusquement de s’ouvrir ici ? -, permettez-moi de citer un mot de Pascal que j’ai lu il y a quelque temps chez Léon Chestov : " Ne nous reprochez pas le manque de clarté puisque nous en faisons profession ! " - Sinon congénitale, au moins conjointe-adjointe à la poésie en faveur d’une rencontre à venir depuis un lieu lointain ou étranger - projeté par moi-même peut-être -, telle est cette obscurité.

traductions : Launay (Seuil) ; Du Bouchet (Fata Morgana)

note RK

[3L’« illustration » : Sangatte.

[4Les Chants populaires « dessèchent des contes, relativement. Ou les humidifient à nouveau. »