Pedro Kadivar | Dix-septième nuit d’été

Je suis tout homme en sommeil au moment de m’endormir, tout ce qui s’est un jour endormi depuis l’ère des hommes fût-ce pour se réveiller l’instant suivant. Toutes les enfances se croisent en moi, l’enfance même, celle qui dure en chacun jusqu’à la mort. Mon corps est mémoire millénaire du sommeil, l’idée, l’impondérable pesanteur de la poussière dormante en suspens dans l’air léger de suffocations muettes, mon visage le végétal anonyme, capable lui aussi de sommeil, poussant sur le cœur de l’homme endormi, et c’est, contre toute attente, l’épaisseur d’un tel sommeil historique, ou tout au moins son idée, qui m’empêche de dormir. À peine je pose ma tête sur l’oreiller que marche en moi une foule de somnambules archaïques, un nouveau-né qui ne dormira que quelques heures, et le fantôme capricieux du sommeil apparaît en face de moi tel un oiseau de nuit aux vastes ailes. L’insomniaque dit que le sommeil le fuit, ce qui me trouble et m’empêche de dormir c’est au contraire la visite de l’absolu sommeil qui m’atteint au visage, celle de tout sommeil possible, du sommeil historique et futur, celui sans quoi nul corps ne saurait vivre. Ainsi je ne suis pas insomniaque, je ne me suis du reste jamais senti proche de ces hommes qui souffrent d’excès de veille, car le sommeil vient à ma rencontre et l’impossibilité de m’endormir causée par sa visite n’assure nullement en moi la continuité de l’état de veille. C’est autre chose, dialogue avec le sommeil qui n’est pas seulement le mien, contemplation de ses battements d’ailes dans la nuit profonde, calme concentration du regard au-delà de tout réveil, un devenir inébranlable par le doute, dans le doute, limpidité de l’extrême désir. Cela commence avec la nuit et finit à l’aube lorsque parfois je m’endors. Ma veille est en revanche banale, pareille à celle de tous les hommes marchant seuls sur les trottoirs déserts, ensemble, au même rythme, avec la certitude de la tombée prochaine de la nuit : Le jour, je ressemble à tout autre.

Pourtant un homme m’a abordé ce matin, convaincu que ma nuit n’était pas pareille à celle des autres, ni nuit de dormeur ni celle d’insomniaque. J’ai toujours su que si de telles nuits avaient un impact visible sur ma peau, ce serait sur le visage, empreinte invisible de battements d’ailes perçus dans l’obscurité, poussière levée par l’envol de l’oiseau nocturne atterrie sur ma face. Un léger voile sur le visage qui n’épaissit ni ne disparaît avec le temps, car elle s’envole à son tour de mon visage pour se poser ailleurs, toujours en voyage, et se renouvelle chaque nuit de sorte qu’elle me pare toujours d’un voile qui semble partie intégrante de moi si toutefois on le perçoit, chose fort impossible tant il est léger.

Je sais aussi que de telles nuits qui me voilent la face ne sont pas sans conséquence sur ma vie et que mon quotidien, quoique parfaitement banal, en subit quelque minime révolution. Regarder la nature, regarder mes semblables et mon propre corps derrière un mince voile qui, sans obstruer ma vue, me rappelle que ma nuit est celle d’impossible sommeil par l’idée de l’absolu sommeil, et me fait voir le monde d’un autre œil : avalanches de neige, averses violentes et tempête sans fin, toujours sans bruit et à la rigueur imperceptibles. Portant ce voile depuis l’enfance sur le visage, je ne saurais comparer ma vue à celle d’autres hommes, bons dormeurs ou insomniaques. C’est celui qui m’a abordé ce matin qui a su m’en parler, lui-même ayant porté un temps ce voile sur le visage, m’a-t-il dit, mais l’oiseau de nuit ayant soudain cessé de lui rendre visite car il s’endormit une nuit sans le savoir alors que son battement d’ailes levait la poussière. Ce fut une nuit d’extrême fatigue où son corps exigeait le repos pour ne pas céder à la mort et s’est endormi par l’instinct de vie qui habite tout corps sans le consulter. Il survécut donc à la fatigue au prix de cette rupture sans appel, son corps ayant cédé au désir d’un sommeil nocturne et provisoire, un sommeil relatif, au détriment du sommeil absolu et sans repos. Ses nuits étaient depuis calmes, ensommeillées d’un sommeil continu et régulier, à part celles très rares où l’insomnie lui adressait la parole. Plus que la visite de l’oiseau nocturne et l’extrême vivacité qu’elle lui procurait, c’était encore le voile de poussière qu’il regrettait. Car, affirmation inattendue pour moi, il lui permettait une vision plus aiguë, plus précise du monde, et cela parce que, disait-il, lui qui était devenu entre-temps tisserand et avait acquis une certaine renommée de maître-voilier, ce voile n’appartenait pas simplement au regard de celui qui le portait, mais constituait encore la peau des choses visibles et invisibles sans quoi elles ne sont que noyaux nus, objets morts sans chair et sans vie. Il me dit que le battement d’aile d’oiseau de nuit pour lever la poussière n’était pas simplement par excès de vitalité et désir de veille en plein sommeil, mais une préparation minutieuse à la vision diurne et ce que pouvait percevoir l’œil pendant le jour.

14 mars 2007