Rémi Froger | Sens giratoires

De Rémi Froger la revue a publié Routes, repérages dans le Cahier de création.
Sens giratoires est extrait d’un texte inédit.


En dessins, en lignes, en ronds, en carrés, ils attendent l’homme de l’origine, l’univers à venir. Les strates de tous les jours sont alignées sur les murs, les parcours demeurent secrets jusqu’à ce qu’on les efface. Regarde bien cette ligne, tu es le seul à qui je dirai d’où elle vient et où elle va et pourquoi elle contourne ce point précisément, et pour qui sont les cinq cercles jaunes, et quand je t’aurai dit les raisons et les peurs de toutes ces lignes, tu pourras partir vers les montagnes, tu pourras gravir la montagne et rester sur son sommet à contempler les herbes des plaines, et un jour tu descendras, tu reviendras dans le village et tu choisiras un enfant parmi tous les enfants et tu commenceras à lui raconter comment on démêle les lignes entrecroisées.

Revenant de chez lui, en début d’après-midi, il faisait très chaud, l’air empli d’humidité collait les tissus à la peau, peu importe, mais quand la chaleur est trop forte les histoires s’inversent, j’ai regardé vers le ciel, il était comme on dit laiteux, sur le mur de l’immeuble le plus haut des grandes traînées noires descendaient des balcons, j’ai vu l’affiche, j’ai vu l’image sur l’affiche.

L’image sur l’affiche. Mais en quel mois était-ce, seules les tenues estivales donnaient une indication, je me souviens parfaitement de la robe dans la chaleur, je revenais d’un jardin, il est certain qu’il faisait beau, la sueur avait coulé sur ma peau puis avait séché quand j’avais cessé de travailler et que j’étais revenu, marchant tranquillement dans l’ombre des grands arbres de l’avenue. Je répète une échancrure. Laissez-moi réfléchir un instant. J’ai du mal à distinguer les câbles qui rejoignent l’immeuble. Les noms et leurs places, je ne sais plus dans quel sens j’ai traversé la place, d’où je venais je sais que c’était de la terre à tourner ou à légèrement soulever, mais où j’allais, j’hésite, qu’est-ce que j’ai fait de ce qui était alors prévu.

Ils se sont réfugiés, après avoir été longtemps pourchassés, après avoir longtemps erré, couru, ils se sont enfouis dans les grottes, enfoncés dans les trous des montagnes de grès. On voit toujours des marques et des reliques aux abords de la montagne. D’autres avant eux se sont cachés, ont disparu dans les antres, les cavités que le temps et le vent, les nuits et les gels, les pluies et les lumières ont arrachés aux falaises, habitants enterrés dans les hauteurs. Il hésite, n’arrive pas à lire un mot, le texte est imprimé en trop petits caractères ou bien ce sont ses yeux qui se fatiguent. Ne me regarde pas de cette façon, me dit-il, je cherche quel est le bon ajustement.

Ces yeux, ces cheveux noirs, je ne les terminerai jamais. Quand montait cette maison vers la fin de la rue, de quels murs était-elle bâtie, je ne me souviens que d’une pièce très fraîche qu’envahissaient des plantes vertes et rouges. Ces yeux, ces cheveux noirs, ils ont été gravés à l’os dans la pierre la plus blanche qui encadrait cette porte laissée entr’ouverte, battante. Laisse tomber tous ces mots, qu’ils s’enfouissent, se décomposent, que les vers les pulvérisent. Elle habitait toujours des maisons élevées. Je continue à croire que le soleil était resté haut. Je lui disais que le mot cartilage me posait des problèmes. Debout devant la porte, je ne comprenais rien mais m’accrochais désespérément à ce visage, je lui disais visage, que les yeux sont dans le visage, et je suivais les cheveux jusqu’au cou, jusqu’à l’épaule, la robe laissait-elle l’épaule nue. Tout se transmettait avec légèreté, toutes les formes devenaient proches, nous restions chacun d’un côté de la porte à laisser ce qui passe dans l’air nous effleurer ou nous emplir, elle arrivait à ce moment elle aussi à ne plus comprendre. Devant la porte. Je la voyais, je n’avais rien apporté, je n’avais rien à lui donner, je sentais qu’un peu de sueur revenait sur ma poitrine. Je lui montrais mes mains noircies, elle me disait tu veux les laver tout de suite. Je ne saurai plus jamais, maintenant, elle est morte, que je les redise, ressasse, les mots s’écroulent près du sépulcre, le jour se carbonise, je ne passerai pas la porte. Elle est morte, je n’en fais pas le souvenir, ni le tombeau. J’essaie de revoir son nom.

Le répétiteur est passif, il ne fait que redistribuer le sens en l’amplifiant. Les stations se trouvent du même côté du pont, les deux stations, celle qui parle et celle qui écoute, du même côté du pont. Il parle et je copie.
L’interconnexion a lieu du même côté de la table, station debout et l’autre assis, tout dépend de l’atmosphère, son degré, sa densité. On a pu séparer le signal en deux branches, la répétition régénère les tissus des branches, la répétition transfère le signal d’un code à l’autre par-dessus le pont, attention à la table, ne butez pas dans les pieds, dans les bords de la table, le principe général du pont décompose les hybridations arrivant dans les ports de l’entrée et filtre les faits et chiffres afin de les distribuer uniquement dans les ports adaptés.

L’affiche, c’était bien un câble qui la traversait en son milieu, sans doute le téléphone, les fils électriques ont des gaines moins foncées, d’où je la voyais le câble coupait l’image. J’étais resté immobile, je regardais l’image derrière le câble, stupéfait que reviennent des fragments de je ne sais plus quelle histoire imprimée dans mon cerveau. J’étais infiltré. Je n’avais plus que quelques gestes vagues, marcher, tendre les bras, regarder. J’avais ensuite essayé de reconstituer les lieux et les actions dont l’affiche avait provoqué la résurgence, mais rien, ce n’était plus rien, trois lignes qui joignaient trois points, une grande prairie entourée d’un fossé humide, le bord de l’eau était laissé en friche, des graminées très hautes, des touffes d’herbe rigide, un sentier permettait d’accéder à la partie cultivée, on voyait parfois des animaux, ragondins, oiseaux à longues queues, lapins, vipères et couleuvres, dans les graminées ou sur le bord du ruisseau, et deux maisons, les trois points n’étaient pas équidistants, et une des lignes rejoignant une maison se superposait presque à celle qui rattrapait l’autre maison. J’avais beaucoup de mal à définir la couleur de l’affiche et les nuances qui en constituaient le fond, j’aurais voulu dire vert ou bleu, mais j’avais beaucoup de mal à le dire.

L’image, le corps à la robe tendue, j’aurais pu y laisser toute la sueur, la salive, l’eau et le sang. Qui tient les comptes ? Il a ouvert une nouvelle bouteille, une de plus. Six canettes de bière, il les a laissées sur le bord de l’évier dans la cuisine, je les ai vues ce matin, elles étaient vides, tombées, presque cassées. Qu’ils me donnent encore un peu de temps pour vivre, qu’ils n’arrêtent pas de laisser de l’air en suspension. Où commencer à s’égarer, se reprendre, s’égarer, quel était l’objet de la visite ? Il m’a dit : quel était l’objet de la visite, objet prêté à rendre, outil, ustensile, demandé de venir, un travail assez urgent, vissage ou fuite ou machine en panne, qu’a-t-il à en savoir.

Il est parfaitement installé dans son fauteuil qui forme avec le canapé, l’étagère au buste et la télévision un cercle, la table où j’écris étant posée à l’arrière, dans le rectangle des bibliothèques. Il est parfaitement installé dans le cercle, visiblement surpris mais heureux que je me sois mis à brûle-pourpoint à lui révéler le passage secret qui s’était dévoilé dans l’affiche dans la rue hier après-midi. Nous perdons régulièrement des points d’appui. J’ai commencé à parler. Je vais, je vais essayer de continuer de parler.

Sa casquette de toile grise, la sueur et la poussière en ayant noirci la bordure intérieure, sa casquette de toile grise invariablement posée sur la tête, Nourrisson, je le connaissais bien, pas très grand et vous regardant comme s’il n’y voyait rien, un œil dans votre direction et l’autre orienté légèrement vers la gauche pour s’imprégner de l’environnement, l’air ambiant, que sais-je. Il s’était fait, il se disait qu’il ne laissait rien passer, toujours à vérifier et à revérifier, la monnaie, les bouteilles, les poids, s’il avait pu les grains dans le sac, c’est ce qu’on disait, une réputation, casquette de toile et veste grise, Nourrisson. Il avait fait la guerre, chargé de l’approvisionnement des troupes, de l’intendance, comment dit-on, est-ce bien la description, fourrier, sergent fourrier, ce terme je l’ai déjà lu, était-il sergent, vous en souvenez-vous. Il s’occupait d’amener les provisions pour les hommes, le fourrage pour les bêtes, avec son nom c’était nourricier qu’il aurait dû s’appeler qu’ils disaient les autres. Après, quand tout cela fut fini, et les munitions avec les rations, à se perdre disait-il, quand rarement il évoquait ce temps, il ne manquait jamais d’ajouter né en 70, il avait peu de choses, il n’aimait pas en parler, toutes ces années passées là-bas lui restaient carrément dans le travers de la gorge, il buvait un coup pour qu’elles restent bien enfouies là, dedans.

S’il le voulait, si ceci avait une quelconque importance, je commencerais à le détruire, pour lui je prolongerais les phrases et les images qui ont surgi, je distribuerais ce qui a brutalement heurté le temps et s’y est rompu. Je l’intercepte au vol, les turbines se sont mises en route dégageant brutalement beaucoup d’air, mais je suis incapable de le décrire. Avec des formules qui se déplient dans d’autres temps, ceux d’avant, ceux d’après, je lui concocte une médication ou un appareil à ressorts. Il croit qu’il n’a fait que dépasser, qu’il n’a fait que surpasser toutes les années sans jamais réussir à s’en arracher, est-ce pour cela qu’il n’y a plus de mémoires en terre.

L’hélice s’engage dans l’air tout comme une vis s’enfonce dans le filetage, dans l’air ou dans l’eau, elle se tracte elle-même en tournant, agrippant à chaque tour un filet d’air, à chaque tour un peu de distance de gagnée, un peu de poussée vers le haut alors que la vis, elle, s’enfonce.

Il boite depuis ce matin, quand je suis arrivé il boitait, il n’a pas voulu m’en donner la raison. Il avait l’humeur pesante. Il est resté dans le silence, toujours dans le silence, les yeux ouverts sur le silence. Je ne le regarde pas, j’attends. Je n’utilise plus le magnétophone, je prends juste mon cahier. J’attends pour tourner les pages, j’attends que son esprit revienne avec quelques mots sinon des phrases, bouches, codes et nouveaux procédés d’encodage dans un murmure, émetteurs, contrefaçons, instruments de surveillance et bien d’autres choses. Si je reste marqué, dans un chuchotement, si ma mémoire reste marquée de quoi que ce soit, ce sera des tout petits impacts dentelés qui s’imprimèrent sur les pare-brise des voitures de Seattle, les années cinquante, ils dirent que des poussières atomiques s’agglomérèrent avec l’eau dans les nuages, atmosphère humide de Seattle, et tombèrent en grosses boules liquides, larmes agressant le verre ou ils dirent que l’eau, atmosphère humide de Seattle, se mélangea avec des vapeurs de goudron, on construit trop, qui se transformèrent en grosses gouttes d’acide, larmes d’acide attaquant le verre.

Je ne sais pas quoi, j’écris, en pages marquées chacune d’une lame, elle est dans la chambre devant la mer, le livre est tombé à ses pieds, celui que je m’étais promis de traduire, de commencer ce jour à traduire, la lumière passe à travers les lames, elle s’est levée et regarde la mer par l’autre fenêtre, les fentes d’un volet en bois laissent passer son regard, elle a les yeux si doux. Je l’ai fait entrer un jour, entrer dans une chanson interminable, la mélodie boucle toute l’époque, sa bouche s’approche, la coordination de tous les muscles avec la voix reste un travail difficile que je ne pourrais pas accomplir si je le tentais. La bouche s’entr’ouvre.

16 mars 2007