Anté les mots

À certaines périodes intermédiaires, écrire, penser s’exercent dans des zones de soi si éloignées, si encombrées peut-être, que rien n’arrive à se formuler en mots. Ce qui est expérimenté ce sont des mouvements, des déplacements, des poussées, des translations de masses dont j’ignore la composition. Leur circulation n’a pas de rapport avec l’air (nuages, brumes, choses impalpables) mais en a avec le métal.
Ces périodes rendent mélancolique, instable.
Parfois une image se fait jour. Insatisfaisante car elle suppose de s’enquérir des mots qui la décriront au lieu que ce soit eux qui la forment, elle accorde un peu de répit à la douleur. En cela elle est bienfaisante. Pas seulement bienfaisante ou apaisante. On y saisit assez clairement, il me semble, la façon dont écrire, penser, tournés vers le seul effort de décrire au plus près ce qui existe déjà, négligent la patience nécessaire à se laisser déborder.
En voici une, née pendant que je regardais deux fois de suite Nanouk l’Esquimau, le film documentaire réalisé par Robert Flaherty en 1922, un film muet, noir et blanc. Je l’ai intitulée :


Surface à disposition, mer gelée


La surface à disposition mesure dix centimètres de côté, un carré. Tu te tiens là depuis un temps indéfini, distraite ou à peine attentive, parfois presque dormante. Le fil se tend, tu te laisses entraîner vers l’avant. Personne ne voit le fil que toi. Ce n’est pas qu’il est en nylon transparent, c’est au contraire une épaisse corde noire, de celles qu’on déroule dans les puits. Mais on ne le voit, et je conserverai le mot fil, qu’à le saisir entre les mains. De toute façon tu es seule sur la mer gelée.

Tes mains portent des gants. Des paumes déchirées, lacérées jusqu’aux tendons seraient inutiles, ne remonteraient rien.

Tu glisses à la surface, dérapes, culbutes, tombes à quatre pattes, glisses encore, te relèves, approches du trou minuscule. Personne ne le voit que toi. Ce n’est pas qu’il est invisible, ou dû au hasard, à un accident. C’est au contraire une percée pratiquée avec intention. Mais on ne le voit, et je conserverai le mot trou, qu’à s’y pencher comme au bord d’un gouffre.

C’est un bon jour, une belle journée. Le soleil brille à grand midi. Le vent ne souffle pas. Le front du ciel est dégagé. La banquise lointaine ne cogne pas. Aucun ours blanc ne chasse. La surface est lisse, sans aspérités. En d’autres circonstances, quand il n’y a pas nécessité tu as plaisir à l’arpenter.

Tu prends appui sur tes pieds, et de tes chevilles, genoux, cuisses, ventre, épaules tu tires en arrière. Le fil se tend et t’arrache, te plaque au-dessus du trou. Tu luttes avec quelque chose qui résiste à remonter à la surface, une forme que tu ne distingues pas sous la mer gelée, dont les mouvements te traversent comme un arc électrique.

Tu t’assois, halètes, reprends ta respiration sans lâcher le fil. Ca tire à nouveau. Tu te relèves. Les entailles volent autour de toi dans le paysage, on dirait de la neige, une gaze griffée, bras tendus tu t’arc-boutes.

Te revoilà jetée à plat ventre au bord du trou minuscule, gouffre profond. La surface réfléchit la lumière, t’aveugle. Tes larmes gèlent, la peau te brûle. Le fil noir transparent tremble à la verticale de l’horizon.

Au-delà des dix centimètres il n’y a rien qui te concerne, tu attends les premiers craquements.

Dominique Dussidour - 17 mars 2007