L’inventaire Bretonnière

Bernard Bretonnière, poète et activiste de la littérature, a toujours un truc à vous dire – au moins un, et si vous n’y prenez garde, deux ou trois pourraient suivre. Un livre à vous tendre. Un nom à vous glisser. Il y a du rebondir dans tous les rapports qu’entretient Bretonnière à la chose écrite, du doux rebondir. Du lien encouragé, toujours encouragé.

Quand il écrit, ce qui arrive, Bernard Bretonnière encore lie et rebondit. Lit et relie. Ainsi fait-il des listes, elles sont ouvertes : celles des Oui (ce que j’aime) et son reflet celles des Non (ce que je n’aime pas), sont, d’évidence, ouvertes, c’est leur état, elles font ouvroir. La liste des livres à lire cache son pendant, celle des livres non encore lus, qui vous attendent : celle de ce qui reste encore, devant.
Il y a cela de notable dans cette activité d’inventaire qu’elle n’ouvre pas boutique, ne dépose pas brevet : les énumérations bretonnières ne se conforment pas à une recette éprouvée, à une marque de fabrique, elles prennent forme variée. Pas un système, ou alors, mais est-ce imaginable, un système ouvert. Obstinément ouvert.

La question je la lui posai, comme ça, pareillement ouverte, “si tu y penses, au cas où.” La réponse la voici, pensée en route, cheminement manifeste, manifeste sensible.

A lire sur remue.net : Bernard Bretonnière, mots 2000.


ÉNUMÉRATIONS C’EST QUOI POURQUOI

(notes en chantier)

Chacune de mes énumérations est construite sur un mode différent, particulier. Car chaque énumération produit ou impose son propre mode, la forme découlant du fond. Ainsi, certaines sont-elles présentées comme des poèmes en vers, avec passages à la ligne, les autres comme des proses, en justification pleine ; certaines recourent à la ponctuation traditionnelle ou aux barres de fractions, les autres pas.

Au départ, car établir une énumération est toujours un travail d’anamnèse, les éléments arrivent mentalement dans le désordre et se posent donc en désordre sur le papier, l’écran. Suit un travail de tri, d’organisation, de composition ; cent possibilités s’offrent à l’auteur : pour une même énumération, ou un même sujet d’énumération, cent auteurs différents choisiront cent ordres différents : c’est le propre de toute création littéraire que d’être unique.

L’orientation d’une énumération est délibérée et répond à un parti pris arrêté par son auteur. Et toujours, une énumération se conclut sur une chute ; son élément final ne peut être le fait du hasard ; que l’énumération réponde à un ordre objectif (alphabétique, chronologique, syntagmatique, paradigmatique, etc.) ou subjectif, son dernier élément ne sera jamais arbitraire.

Une énumération littéraire, dans la plupart des cas, joue de son hétérogénéité pour produire des associations et des contrastes (collisions, télescopages) comiques, saisissants ou choquants, c’est-à-dire pour établir son pouvoir de sidération ; il s’agit bien, en rapprochant ou en éloignant ses différents termes, de souffler le chaud et le froid, d’opposer le cru au tendre, le sublime au vulgaire, “le grave au doux, le plaisant au sévère” (Voltaire).

Pour ne pas être exclusivement intime ou personnelle, donc impartageable, “vaine et sentimentale” (Julian Barnes, « Le Perroquet de Flaubert »), une énumération doit constituer une adresse au lecteur en permettant le passage du particulier à l’universel ou, plutôt, d’un particulier à de multiples particuliers. Ainsi, une liste qui énumère les “choses que j’aime” ne devra signaler que des éléments connus d’autrui, appropriables par autrui ; l’autre, dès lors impliqué, pourra réagir individuellement et au coup par coup par : “moi aussi” ou “pas moi”. À juste titre, et bien qu’il se limite à une époque, Georges Perec, à propos de ses Je me souviens, parle de choses que “tous les gens d’un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées.” Plus que dans tout autre exercice littéraire, l’auteur ne doit donc jamais perdre de vue son lecteur, même s’il écrit dans un premier temps “pour lui-même”.

L’exemple de l’énumération des “choses que j’aime” permet d’expliquer clairement en quoi une énumération littéraire doit surprendre (la qualité première de toute entreprise littéraire devant être, me semble-t-il, sa faculté d’étonnement). Si l’auteur écrit “la jalousie, la méchanceté, le mensonge, l’avarice”, etc., où est l’intérêt, où est l’étonnement, où est la création, où est l’aveu (il m’a toujours semblé que la poésie devait être le territoire de l’aveu) ? Il conviendra plutôt de rechercher dans ce qu’il aime les choses inhabituelles, peu communes, rares, voire ingrates ou dérangeantes : “la tristesse, jardiner sous la pluie, les cimetières, l’odeur du cigare, ne pas partir en vacances, le sentiment de culpabilité”, etc.

Une énumération constitue un travail extrêmement long. Je reviens sur la notion d’anamnèse. Énumérer, c’est chercher, fouiller les archives, la mémoire ou les mémoires, compulser livres et écrits divers, etc. Il m’est arrivé de ne pouvoir achever une énumération (mais achève-t-on jamais une énumération, une énumération pourrait-elle jamais être considérée comme achevée ?) qu’au bout de quatre ou cinq ans, et même, me semble-t-il, davantage. Ainsi pour Paroles de ma mère, Non, Oui, J’ai longtemps confondu, Celles que j’aime. Chaque jour ou presque jaillit une idée nouvelle, ressurgit un souvenir enfoui. Énumérer, c’est interroger, interroger sans répit.

Le second temps de travail, qui consiste à organiser les éléments recueillis, ne se révèle pas moins long que le premier. Car une énumération se heurte toujours à un danger majeur : être fastidieuse. Pour déjouer cet obstacle, l’auteur devra d’abord varier les ordonnancements et les registres de ses énumérations en visant, chaque fois, un ou plusieurs effets spécifiques : émotion, amusement, empathie et, je répète, surprise, dérangement. Ensuite, il construira la structure générale de chaque énumération comme un auteur de théâtre soucieux de “montée dramatique”, les syntagmes formant ainsi les éléments essentiels de l’architecture de la plupart des énumérations.

Pour revenir aux ressorts de ces ordonnancements, considérant les énumérations que j’ai pu écrire, je prendrai pour exemples les allitérations, les euphonies − et les dissonances −, les alternances de masculin et de féminin, de singulier et de pluriel, de qui et de dont, les groupements de mots voisins ou de formulations construites sur le même mode syntaxique, les ruptures, les reprises, les leitmotive, etc. Les possibilités sont infinies. Plusieurs agencements de natures différentes peuvent s’additionner dans une même énumération, par exemple : singulier et pluriel plus allitérations. Chaque énumération, ainsi, répond à une règle, à une contrainte, à une logique plus ou moins complexe, plus ou moins visible.

Je compte ainsi que l’énumération constitue, radicalement, un travail poétique.

Bernard Bretonnière, octobre 2006

P.S. - Je pense qu’aujourd’hui l’écriture a moins besoin que jamais de se cacher elle-même. Enumérer, c’est montrer à visage découvert comment l’écriture approche son objet. Pas à pas, en claudiquant, en rectifiant sa marche à chaque mot (les synonymes n’existent pas), et en admettant qu’elle ne puisse atteindre parfaitement son but, du moins par un seul mot. De la sorte, le lecteur est l’accompagnateur de l’écrivain dans sa quête ; et l’écriture s’avoue écriture. Le procédé est frappant chez Paul Valéry et Cendrars (je le constate a posteriori), et j’y vois l’une des marques de leur modernité — on le retrouve encore chez beaucoup d’écrivains, de Maupassant (dont je lisais, l’autre jour, cette phrase : “Elle me regardait effarée, affolée, épouvantée”) à Nathalie Sarraute en passant par André Frénaud et Michel Leiris (la liste serait longue : énumération...) Dans la préface à L’Affreux Pastis de la rue des Merles, François Wahl écrit que Carlo Emilio Gadda “multiplie les épithètes, cerne un objet en s’aidant de tous les noms dont il dispose à cet effet, répète, revient à la charge” parce que, chez lui, “le mot est une tentative de posséder la chose, de l’avoir en personne, comme si chaque terme était une façon d’arracher un lambeau de sa chair à ce qu’il désigne (...) pour s’approprier son objet”. On ne saurait mieux dire.

Guénaël Boutouillet - 21 mars 2007