Jérôme Gontier, Texte inédit 2, Continuez

Le premier extrait de Continuez est ici.
Voici le deuxième. [SR]


Continuez, 1ère partie, chapitre 2 (extrait).

18. Je connais par cœur depuis le temps les contours précis des zones de stationnement gratuit de sorte que j’y inscris ma variable auto dès qu’arrivé non loin du lieu où quelque chose aura lieu, a lieu, a eu lieu, eut lieu.

19. Il en résulte que j’y épargne un peu de temps et d’argent qui avec et depuis le temps feraient beaucoup si l’on additionnait mais je ne l’ai jamais fait mais je sais de quoi je parle, depuis le temps je crois qu’on peut me croire sur parole, – et puis a-t-on seulement le choix ?

20. Cependant : malgré cette connaissance aiguë des contours il m’arrive quelquefois aussi de ne pas trouver à me parquer où je connais par cœur et de subséquemment tourner en rond, en rond dans mon auto.

21. Alors, si me voilà en retard ou dans son imminence, je jette mon dévolu sur une place obligatoirement payante et libre et je m’y parque, toujours de mauvais gré car il n’est jamais agréable je trouve de n’avoir pas le choix même si avec le temps on s’y fait car on se fait à tout aussi je sais.

22. – D’autant me dis-je ensuite que la question du choix est extrêmement relative en vérité dans la mesure où, en cette occurrence-ci et une fois mon non-choix constaté je m’aperçois quand même toujours que je possède encore et malgré tout le choix minime si l’on y tient mais qui est-on pour y tenir ? entre deux zones de stationnement payant ce qui ne met aucun baume à mon cœur il est vrai mais me permet de respirer un temps qui n’est pas négligeable car il est mieux que rien.

23. C’est alors l’une ou l’autre sur quoi je jette mon dévolu contraint et de fort mauvais gré, – quant à laquelle de rue exactement c’est ça dépend des heures, et ça dépend des jours.

24. (Faire le choix qui suit de ne pas glisser de pièce dans la machine est un pari que je fais sans jamais me départir d’une appréhension qui me dis-je fait partie du pari que je fais mais cela reste assez rare cependant car généralement je dis bien : généralement je trouve à me parquer dans l’une des zones de stationnement gratuit dont les contours me sont connus par cœur, donc depuis le temps et je préfère, – il va sans dire que je préfère beaucoup.)

25. Il s’écoulera de trois quarts d’heure à une heure entre le moment où je serai descendu de ma variable auto et celui où j’y remonterai – sauf aléas dans le détail desquels ni ici ni ailleurs je n’entrerai vu qu’ils sont infinis, imprévisibles et toujours déroutants.

26. Car : à s’y aventurer on perdrait beaucoup de temps précieux, tous les repères ainsi que la vue juste.

27. Or, quelque chose qui ressemble à mon salut est à ce prix : la vue juste, je veux dire une vue proprement débarrassée des fééries qui encombrent l’œil d’une part, de l’autre l’air entre lui et son objet.

28. Ainsi à l’essentiel est ma riante devise parfois mais où aussitôt me dis-je est l’essentiel et qu’est-ce ?

29. Comment l’identifier, le cerner ?

30. Comment opérer le départ entre lui et l’accessoire, et qui opère au juste ?

31. Puis-je avoir confiance en cet opérateur ?

32. – Quelle drôle d’idée.

33. Pourquoi d’ailleurs après tout ne pas rentrer dans le détail des aléas si tant est que c’en soient ?

34. La vue juste n’est-elle pas à ce prix : le prix des aléas ?

35. – Et quand, à ce moment précis, ma parole se mord la queue j’arrête.

36. Donc : le temps de ma parole à venir, je veux dire le temps de la parole pour le dévidage ou le nouage ou le dépliement ou l’enspiralement de laquelle ne varietur je me rends deux fois par semaine en auto vespérale au cabinet de mon docteur, parole à prix fixe mais soumise pour le reste à variations de tous genres et pas seulement de temps, se trouve bordé par deux zones floues, mollassonnes et infinies sous un certain regard qui ne sont pas silencieuses mais tremblent un peu dans l’air, le font chanter et moi dedans, mâchent ce qui va advenir ou ce qui est passé qui tremble et qui résonne.

37. Donc : le temps de ma parole à venir est frangé de sorte que, de frange en frange, il est malaisé de circonscrire l’aire qu’il occupe car on n’y voit pas très clair et car cette aire, où s’exécute ma parole si je peux dire quelque chose comme ça, pour prégnante qu’elle soit demeure indéfinissable du fait qu’elle bouge entre autres mais qu’est-ce qu’elle fait parler.

38. – C’est tout ce que je peux dire.

[…]


Jérôme Gontier, né en 1970. vit et travaille à Rennes. auteur de (ergo sum), éditions al dante, 2002, et d’autres textes en revues. Continuez est à paraître en septembre 2007 aux éditions Léo Scheer.
[S. Rongier]