Cathie Barreau : la sensation de l’histoire

Cette chronique de Jean-Claude Lebrun est parue dans l’Humanité du 15 mars 2007. Visite aux vivants vient de paraître chez Laurence Teper. Lire aussi article de Chantal Anglade. Cathie Barreau est la fondatrice à La Roche-sur-Yon de la Maison Gueffier.
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Cathie Barreau, dont on avait apprécié l’an dernier les Trois jardins, nous propose aujourd’hui un nouveau petit volume de haute qualité. Dix-huit récits, comme autant de va-et-vient entre présent et passé, composent ces Visites aux vivants. Celle qui écrit a choisi de circuler dans le temps, entre 1913 et ce début de XXIe siècle. De partir à la rencontre de ceux qui la précédèrent sur un minuscule bout de territoire vendéen. À l’image de cet espace restreint, des vies s’étaient nouées, qui furent longtemps bornées par la fatalité d’une naissance modeste. Celles des arrière-grands-parents, présentes à l’horizon lointain. Celles des grands-parents, plus vivaces dans le souvenir. Jusqu’à ce que le père commençât de briser le cercle. Une histoire était ainsi advenue, à laquelle l’écriture maintenant se charge de redonner une épaisseur.

Deux textes placés en épigraphe, l’un de Virginia Woolf l’autre de Jean Rouaud, annoncent le sens de l’entreprise : non pas faire revenir le passé sur le devant de la scène, mais aller à la découverte des parts successives qui constituent un être, avant même son entrée dans le jeu. Si les prédécesseurs proches et lointains se tiennent ainsi auprès de la narratrice, elle-même ne cesse de se projeter vers leurs temps et de s’imaginer parmi eux. Elle trame alors ces récits, strictement respectueux de la réalité et cependant impensables sans la part décisive de l’invention littéraire. La voici donc au milieu des siens. Pendant l’hiver 1915 quand Célestine, la grand-mère paternelle, avait dû partir mendier sur les chemins de campagne. En 1925 quand le fils aîné Raymond avait reçu dans le genou une pierre qui le ferait boiter toute sa vie. En 1934 quand Abel, le futur père de la narratrice, fut placé comme valet dans une ferme : pour lui « la douleur des coups et l’humiliation ». Ou encore en 1939 quand l’arrière-grand-père Alexandre dut laisser partir son cheval de trait, réquisitionné pour la guerre... À chaque fois, Cathie Barreau compose un tableau d’une rare finesse de trait. Sans trace de mièvrerie ou de nostalgie. Seulement juste et beau. Évitant les séductions douteuses du sépia, qui enclôt le passé dans une fixité définitive, elle joue partout de l’ombre et de la lumière, insuffle de la vie, fait jaillir de l’émotion, de la révolte, de la rage même.

C’est un véritable échange entre le présent et le passé qui s’organise ici, commandé par une dialectique subtile. L’un des derniers récits, dans l’ombre portée des deux guerres mondiales renvoie à de discrets « modèles » : Un balcon en forêt de Julien Gracq, les Champs d’honneur de Jean Rouaud, Un long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot. Il ne s’agit pas en effet de se lancer dans une restitution. Moins encore d’emprunter le cheminement d’une littérature à teinture historique. Mais de donner forme à cette sensation de temps vécus à la fois comme « imaginaires, et bien réels. » En somme de proposer une vision. La force du travail de Cathie Barreau tient dans cet équilibre entre la précision réaliste et l’invention. Ce récit des heures et des jours, de la misère, des avanies endurées par une famille de la paysannerie pauvre dans la première moitié du XXe siècle, et ce que la narratrice y met d’imagination, ce qu’elle y instille de modernité dans le point de vue. Comme cette évocation du grand-père paternel, deux fois victime d’une même blessure. D’abord à la fin de la Grande Guerre puis quarante-cinq ans plus tard, à la suite d’une banale chute domestique. Quand approche la fin, en 1976, les deux épisodes se superposent et se brouillent dans son esprit. Il appartient à sa petite-fille écrivain de remettre de la perspective dans tout cela, de rétablir l’échelle entre les deux accidents, celui qui relève de l’Histoire et celui qui tient aux aléas d’une vie d’homme.

Ou encore cette représentation, vers la fin des années 1920, du père encore enfant récitant un poème. Et cette certitude maintenant que ce fut ce goût des mots, nouveau dans la famille, qui lui donna finalement « la force de n’être pas un valet de ferme ». Annonçant celle qui viendrait un jour, avec ses livres. Cette vivante qui fait ici retour sur les scènes multiples de ses origines.

© Jean-Claude Lebrun, L’Humanité.