Le mouvement qui déplace les tables (9)

Neuvième partie : Table radicalement imaginaire


La parabole est un pari sur la transgression, elle consiste à dire dans un langage protégé
( par l’autorité invisible qui le couvre ) ce qui expose, tout en imposant ce qu’aucun pouvoir visible ne saurait ( couvrir ) protéger.
Patrick Tacussel, L’Imaginaire radical. Les mondes possibles et l’esprit utopique selon Charles Fourier,
Les Presses du Réel, 2007, p. 50.


Premier mouvement

Sur la combinaison d’appui spécial de lignes perspectivistes tracées au fusain sur papier arche, deux grands bols jouent à proximité de deux chaises perspectivistes aussi en métal forgé et gagent d’un estomac insatiable. C’est ici l’opportunité de résumer ce qui ne peut l’être : le rapport entre les choses. À peine jeté un premier coup d’œil, les moyens de l’harmonie entre quatre choses primaires (la chaise de gauche, le bol de gauche, le bol de droite, la chaise de droite) opèrent l’équilibre d’un mariage de part et d’autre d’un cadre en bois. Seul le conventionnel est explicite, ainsi la table cadrée est en paix. C’est la trêve, l’artiste vaque à ses passions.
Michel Nuridsany ne fait pas des
chinoiseries
, ce sont les articles de fantaisie qui le retiennent. Quand le critique écrit à partir des œuvres de Noël Cuin [1] exposées dans une collégiale il intitule l’article : “Wanderer-Fantaisie” [2]. Il n’y est pas question de “fantaisies lubriques” à la manière des variantes de l’amour analysées par
Charles Fourier, mais peut-être bien quand même de “sainteté amoureuse”. L’intuition allégorique de la
Théorie des quatre mouvements fait le guide. Je suis le prospectus donné par Patrick Tacussel car déplacer les tables demande plus que jamais une énergie indomptable. Il faut aussi avoir du bol. Deux bols qui dialoguent dans un cadre allégorique introduisent le mot “Union” dans la proportion d’un rapport utopique.

Deuxième mouvement


L’ union régie par l’Attraction Passionnée dessine une table communautaire. Avec ses deux bancs en même bois jaune, auxquels les superfluités d’un plateau d’un seul tenant sur lequel rien n’est servi font résonances, la table est le pivot du réfectoire. Le meuble monastique régule en les schématisant les formes rectilignes des arches. À l’interface du réel et de l’imaginaire, les voutes en métal forgé tracent un aller-retour synchronique entre le vide d’un fond aplati (le dessin de l’architecture du couvent) et le plein d’une figure dépliée (le dessin de la table communautaire).
“La méthode allégorique” relève d’une appropriation et se révèle dégagée de l’intention supposée de l’artiste, libre de préjugés et hors des accointances sociales. J’accueille la table déployée dans toute sa représentation : l’union n’est qu’une possibilité entre autres. Les « trois ennemis naturels des passions et de l’harmonie » sont, selon Charles Fourier, l’uniformité, la tiédeur et la médiocrité. L’équilibre des passions s’établit par un choc régulier des contraires, une tension entre la matérialité affirmée d’une table et l’espace architectural suggéré.

Troisième mouvement

En Harmonie, l’amour spirituel ou “céladonie” suppose la pleine satisfaction des désirs sexuels ; en pratique artistique la “boussole pivotale” emprunte sa forme à un verre à Bordeaux gigantesque dont la fine fleur de tanin est une poussière d’or. « Plus une doctrine heurte les préjugés, plus il faut se rattacher aux boussoles et principalement à l’expérience ou boussole pivotale » écrit Charles Fourier en antiface à la 11e section du Nouveau monde amoureux [3] : « La queue de Robespierre ou les gens à principe. » Les convenances qui établissent la nécessité du lien conjugal mises au jour dès 1808 par le maître d’Harmonie n’auréolent ni les marchands ni les idéologues qui le déclarent “maniaque”, “fou à lier”, du fait de sa seule audace de « refuser l’encens aux dogmes et aux perfectibiliseurs de perfectibilité ».
L’entreprise de Fourier procède d’une vision de la société et des relations humaines. Ni code sentimental, ni magnification du sexe, mais quelque chose qui se produit entre eux.
L’amour est une passion “pivotale” engendrant “l’unitéisme” qui relie une chose stable, solide et vide (par exemple une institution sociale, le mariage, ou un support en fer forgé sans plateau) à une chose diaphane, fragile et pleine de richesse (par exemple une “transfiguration” ou un verre démesuré rempli d’or). L’installation de Noël Cuin offre aux regards curieux une tension unitéiste née d’une matière cristalline à la fois contenant et contenu. Le mouvement de la pensée utopique de Fourier est un mouvement désirant. Les pratiques de l’artiste manifestent aussi ce mouvement. L’expérience artistique renouvèle indéfiniment une compréhension élargie des codes de l’intimité comme l’amour multiplie à l’infini “l’hypostase sociale” [4]


Le corps pourrait devenir un bien emblématique dans l’équivalence généralisée des désirs rendus à leur satisfaction immédiate,
une “monnaie vivante” (Klossowski)
dans un univers où l’échange ne relève plus du modèle de la marchandise et du commerce. Pour cette raison, Fourier, qui a compris quel était le statut symbolique de l’argent, entend sauvegarder son caractère relationniste, comme « concept universel des choses » dirait Simmel, mais dans le cadre d’un dessaisissement de soi extra-économique. Son point de vue sur la prostitution est bien conditionné dans ces termes.

Patrick Tacussel, L’Imaginaire radical. Les mondes possibles et l’esprit utopique selon Charles Fourier,
Les Presses du Réel, 2007, p. 172

Quatrième mouvement


Les lecteurs les plus touchés par Des harmonies polygames en amour mettent en avant leur bonheur de lecture : « jamais discours ne fut plus heureux. » Les installations (surtout les tables) de Noël Cuin fascinent aussi à la manière d’ un “mobilier nocturne” inoubliable parce que lié au plaisir  le plaisir étant l’Unique  d’une chambre caché, car il n’y a rien de caché qui ne puisse être découvert. « L’amour sensuel, en effet, n’aurait pas un tel rayonnement s’il n’excédait toujours son but, s’il n’était l’expression hâtive et simple d’une aspiration plus ample et composée. Le désir amoureux est comme une présence extrême au possible » et les utopies ne peuvent être que des livres, des extraordinaires jeux d’écriture, des Utopiques jeux d’espace. [5]
La réalité de l’Utopie est de l’ordre du texte qui est lui-même sa propre référence. L’érudition éclectique et généreuse de Patrick Tacussel ouvre la bibliothèque de Charles Fourier sur Le Livre. L’attraction textuelle et l’attraction sexuelle ne sont qu’Une : « Jésus nous invite à jouir sans entraves, pourvu que nous cherchions le royaume de justice. Lors des noces de Cana, il a donné l’exemple en changeant l’eau en vin exquis ; ailleurs il accomplit le miracle des pains et des poissons multipliés pour nourrir son entourage. On le voit blâmer un pharisien qui reproche à une courtisane de répandre sur lui des parfums, et pardonner à la femme adultère en épousant la cause du sexe opprimé. » [6]
L’invité mystère a tellement joui sans entraves ce jour là qu’il s’est endormi sur la nappe blanche des noces. La silhouette de bronze dort encore, seule sur la longue table, la tête affalée dans ses bras repliés. Dans la maladresse du sommeil une assiette vide est tombée. Elle tombe encore. C’est une utopie réalisée, un autre réel possible, déjà possible par sa forme : l’assiette blanche n’est pas cassée.

Catherine Pomparat - 27 mars 2007

[1Toutes œuvres reproduites copyright Noël Cuin
Exposition Noël Cuin/Galerie Le Troisième Oeil, stand A5, ARTPARIS 07, Grand Palais, du 29 mars au 2 avril 2007

[2Catalogue de l’exposition Noël Cuin, « quelques points cardinaux », Les carnets de la Collégiale, Orléans, 2005

[3Charles Fourier, Le Nouveau Monde Amoureux, Éditions Anthopos, 1967, p.227.

[4France Culture, Vendredi 30 mars 2007, 10H. "Emile Durkheim : l’hypostase sociale" / Les Vendredis de la philosophie - Archives

[5Louis Marin, Utopiques, jeux d’espace, éditions de Minuit, 1973.