Lionel-Edouard Martin / Deuil à Chailly

« C’est par les mots que l’on rend corps aux morts ». Lionel-Édouard Martin


Dans un village du Poitou, durant l’été de la canicule, un homme de 97 ans, vivant reclus (et aphasique) chez les bonnes soeurs de Châtellerault, vient à mourir. C’est cet homme, ce vieil oncle, cet ex-raconteur d’histoires et chanteur de scies des années 20 lors des repas de fins de vendanges, que Lionel-Édouard Martin réussit à porter en haut de pages - en même temps qu’au cimetière - au fil d’un court récit où il s’astreint à puiser dans la mémoire familiale des faits apparemment anodins mais qui ramènent bel et bien à la surface la figure du mort et de ses proches.

Pas de litanies. Pas non plus de propension à séduire. Juste un lent murmure. Des phrases brèves, parfois laissées en suspens, assemblées avec délicatesse, empreintes d’odeurs, de senteurs.

« De l’amas de feuilles tranchées, certaines cloquées par la maladie, monte une odeur musquée de civet de lapin. L’association d’idées jure avec l’image de l’église végétale : mais à quoi bon vouloir lier mes impressions, je n’écris pas, je taille un arbre. »

En l’occurence, un laurier-sauce sur lequel il s’échine au moment où son père ("il a dû passer par la grille sans que je l’aperçoive") lui annonce ("que veux-tu, il avait fait son temps") la mort de l’oncle Ernest.

Viennent alors, mêlés aux préparatifs de l’enterrement, les souvenirs furtifs, perpétués par la voix de la grand-mère et parvenus, entre secrets et incertitudes, jusqu’au coeur de cet été harassant où l’évocation des crues de la Gartempe, la rivière voisine, n’est pas seulement (la suite du récit sera à ce sujet éloquente) une alternative à la sècheresse en cours.

« Partout les volets sont tirés : pénombre dans les placards, dans les armoires, sur les draps historiés d’initiales de morts immémoriaux.
Et personne dans les rues. Canicule, vieilles gens. »

L’auteur avance calmement. Il écrit juste. Pose son texte sans afféteries. Inscrits entre folie et contenance, les destins liés de l’oncle, de la tante, se tendent au gré des pages. Rien d’autre ne filtre. Pas d’émotions inconsidérées, de mots mal pensés, de pensées mal définies mais un drame restitué avec précision.

« Romans nous sommes, viscéralement, nos affects datent d’avant l’an mil, comme certains de nos gestes. Le mystère et la farce - voilà nos genres ; parvis et tréteaux - nos scènes ; bondieuseries d’un côté, gros rire de l’autre. »

L’enterrement qui clôt Deuil à Chailly est un modèle du genre. Un cheminement tout en retenue. Du bitume écrasé de chaleur au bien-être d’une nef d’église (où "des cierges brûlent devant un Christ en croix sanguinolent et maigre : on dirait un lapin dépouillé, vidé de ses tripes") chacun suit machinalement celui que le curé appelle désormais "notre frère".

« L’édifice s’est vidé comme on dit que se vident les morts dans la toute fraîcheur de leur trépas ; et nous, la foule des familiers et des féaux de l’oncle Ernest, nous fûmes sur le parvis cet ultime excrément, cette toute dernière urine, que l’été goulu ne put absorber. »

Né en 1956 dans le Poitou, Lionel-Édouard Martin - qui enseigne les lettres à l’université de Fort-de-France - n’a commencé à publier que récemment. Poète, on lui doit notamment Arrimages (préface de Raphaël Confiant), recueil paru aux éditions Tarabuste en 2005.

Jacques Josse - 25 mars 2007