Andrea Inglese | Colonne d’aveugles

Andrea Inglese (Turin, 1967) vit à Paris où il enseigne la langue et la littérature italienne à Paris III. Il a publié cinq recueils de poésie.
Avec Andrea Raos, il a dirigé le dossier "Azioni poetiche. Nouveaux poètes italiens", dans la revue Action poétique (n° 177, septembre 2004).
Il est l’un des fondateurs, avec Andrea Raos et quelques autres, du site ami Nazioneindiana.
Il a traduit Alain Jouffroy, Boris Vian, Henri Michaux, René Char, Caroline Dubois, Antoine Volodine, Jérôme Mauche.
Il dirige la revue électronique de critique de poésie Per una critica futura.

Les cinq poèmes qui suivent sont extraits de Colonne d’aveugles, recueil publié par les éditions Le Clou Dans Le Fer dans la collection Expériences poétiques, beau volume de belle typo qui respecte la longueur des vers, cousu et de bonne tenue en main, un plaisir.

Traduction de l’italien par Pascal Leclercq

Laurent Grisel


Colonne d’aveugles

une route qu’on regarde le jour et la nuit,

dont on boit tous les déplacements d’ombres,

en toute saison, avec ses éclairs de signalisation routière

et de phares, des figures désorientées le long des grilles,

des enfants qui cherchent la pierre et le sein tendre de l’animal,

ceux baissés dans la bouillie de feuilles, ceux, rapides,

qui ferment de leurs mains de fée des portières silencieuse,

dans les coups continus de la lumière pour éclairer les gorges,

les gencives à nu, et les têtes molles qui cherchent refuge

dans cette flamme, absorbant dans leurs pensées l’asphalte

jusqu’au temps qui viendra de s’y promener comme ivre,

paniers en bandoulière, déchirés, d’où s’échappent

des pelotes de chaussettes, des boîtes en fer-blanc, des pantins

au crâne scalpé, s’y promener à vie

tous muscles contractés, les bras tendus

vers les épaules des autres, en une longue colonne, parés

l’un après l’autre, le souffle dans le souffle, à la chute

où l’on ne pourra plus dire mien l’œil ou la lèvre

qui restent ou les peurs qui secouent à la chaîne

où les genoux battront les uns

contre les autres comme pour rester debout

inutilement tard dans l’instant final

de la chute

Colonna di ciechi

una strada che si guarda di giorno e di notte,

di cui si beve ogni spostamento d’ombre,

in ogni stagione, con lampi di segnaletiche

e fari, figure sbandate lungo i cancelli, bambini

che cercano il sasso e il petto tenero dell’animale,

quelli chinati nelle poltiglie di foglie, quelli veloci

che chiudono con mani di fata silenziose portiere,

nei colpi continui della luce a illuminare le gole,

le gengive nude, e le teste molli in quella fiamma

che cercano riparo, assorbendo nei pensieri l’asfalto

finché verrà il tempo di camminarci da ubriaco,

con sporte a tracolla, lacerate, perdendo

pallottole di calze, scatole di latta, pupazzi

dal capo scotennato, camminarci a vita

con ogni muscolo contratto, le braccia tese

alle altrui spalle, in lunga colonna, pronti

uno dopo l’altro, fiato nel fiato, alla caduta,

dove non più si dirà mio l’occhio o il labbro

che restano o le paure che scuotono a raggio

dove le ginocchia batteranno le une

contro le altre, come a tenersi in piedi,

inutilmente tardi, nell’attimo finale

della caduta

*

Vie

Je ne peux pas ne pas raconter mon histoire.

J’appelle ça : désastre autobiographique.

Devoir se fabriquer une histoire, aller l’extraire

comme une écharde, entre les tissus fragiles

de la peau, au risque d’un

émiettement,

la faire naître, imprimer une lenteur exaspérante

à cette chose jamais arrivée, jamais aplanie

à ce x

pulvérisé, interrompu

instantané,

pour lequel il y a des environs à perte de vue

des nébuleuses qui cernent,

avec lequel on a un encerclement infini

sans possibilité de s’approcher,

de dire : enfant, moi, ma peau, chute sur le gravier.

Pour compenser, il y a des radiographies,

beaucoup, à partir de quatre ans,

il reste les cahiers d’écolier,

les couvertures des cahiers,

il reste des environs, des passages documentés, des souches.

De quelle histoire on parle, ce n’est pas clair,

la rendre mienne c’est ralentir,

fournir le contre-document, de l’intérieur, de la nuit du x

fournir quelque chose du centre,

inventer qu’il y a un centre

en mettant en perspective et symétrie et succession

en comparant toutes les plaies, les points de suture.

Cette blessure est le côté interne

de ce qui, dehors, est pure trace,

pur retard,

perte,

document. Registre d’état civil.

Vita

Non posso non raccontare la mia storia.

Chiamo questo : calamità autobiografica.

Doversi fare una storia, andarla ad estrarre

come una scheggia, tra i tessuti fragili

della pelle, a rischio di

sbriciolamento,

farla nascere, imprimere un’esasperante lentezza

a questa cosa mai accaduta, mai appianata,

a questa x

pulviscolare, interrotta,

istantanea,

di cui si hanno dintorni a perdita d’occhio,

coltri che circondano,

di cui si ha un infinito accerchiamento

senza possibilità di approssimarsi,

di dire : bambino, io, mia pelle, caduta sulla ghiaia.

Ci sono in compenso radiografie,

molte, a partire dai quattro anni,

rimangono quaderni di scuola,

copertine di quaderni,

rimangono dintorni, passaggi documentati, scontrini.

Di quale storia si parli non è chiaro,

renderla mia è rallentare,

dare il controdocumento, dall’interno, dal buio della x,

dare qualcosa dal centro,

inventare che ci sia centro,

mettendo in prospettiva e simmetria e successione

e comparando tutte le ferite, i punti di sutura.

Quel ferimento è il lato interno

di quello che fuori è pura traccia,

puro ritardo,

perdita,

documento. Anagrafe.

*

Surface

Un oignon dur comme le verre,

si je le pèle il éclate, me coupe

les mains. Il y a une zone de froid

qu’on doit affaiblir avec un radiateur

électrique. Deux ampoules pendent nues

dans la cuisine, sur des parois opposées,

à elles deux elles produisent une lumière d’intérêt

pour les plats et les couverts. La chatte

comme une petite mappemonde

gonfle, ou alors seul son poil est gonflé.

Tout se passe en surface,

on ne mange qu’avec la bouche, le reste

est obscure machination gastrique.

L’inconcevable existence coule

elle aussi sur des surfaces, à l’intérieur

des kystes se forment, dans le noir,

sous la peau, racines insondables

comme des souvenirs, globes oniriques,

pagodes d’un rien très blanc. Ne regarde pas

dans les assiettes les restes de nourriture,

c’est de la matière dense, très lourde,

elle a mille bulbes, saillies, moyens.

Reste en surface, voire même

sur les bords de l’assiette, sur la circonférence,

rien d’autre, sur la poignée de la porte peut-être

une goutte d’ambre, reflet

ténu.

Superficie

Una cipolla dura come il vetro,

se la sbuccio si scheggia, mi taglia

le mani. C’è una zona di freddo

che bisogna ridurre col radiatore

elettrico. Due ampolle in cucina

pendono nude, su pareti opposte,

combinate fanno una luce d’interesse

per i piatti e le posate. La gatta

come un piccolo mappamondo

si gonfia, o gonfio è solo il pelo.

Tutto avviene in superficie,

si mangia solo con la bocca, il resto

è buia macchinazione gastrica.

L’esistenza inconcepibile scorre

anch’essa su superfici, dentro

le si formano cisti, nel buio,

sotto la pelle, insondabili radici

come ricordi, globi onirici, pagode

di bianchissimo nulla. Non

guardare nei piatti il rimasuglio

di cibo, è materia densa, pesantissima,

ha mille bulbi, sporgenze, arti.

Rimani alla superficie, anzi

al bordo del piatto, la circonferenza,

null’altro, sulla maniglia forse

una goccia d’ambra, tenue

riflesso.

*

Appareils

Je me réveille la nuit, et je pense :

« il doit y en avoir, il est nécessaire qu’il y en ait »

et je me mets en chemin, alors que tout autour il fait noir,

« c’est impossible qu’il n’y en ait pas », et je les cherche,

je commence, me promenant, la nuit, à les chercher

un par un les appareils de mon appartement.

À tâtons j’avance, aidé de plus petits

appareils, illuminant des zones circonscrites dans l’espace,

je les éclaire, les petites et grandes cuirasses deviennent

évidentes, certaines muettes, d’autres par un très léger tremblement

de paupière, il suffit de poser doucement le bout

des doigts, les infimes, chaudes vibrations, les oscillations

internes des mécanismes les plus réduits,

quasi organiques, concentrées, derrière et en profondeur,

les moteurs, les ventilateurs, la circulation des liquides,

la pression des gaz, je les passe tous en revue

en pointant ma torche, touchant de la pulpe des doigts

les appareils de mon appartement.

La nuit, dans mes allées venues, je regarde,

même si j’en connais les silhouettes par cœur,

leur disposition dans les coins, dans les armoires,

dans les ouvertures des parois, les appareils,

les petits comme les grands, actifs ou inactifs,

en couronne, en cercle, en toile d’araignée,

comme ils me tiennent en vie, comme ils

me donnent vie, comme ils me retirent le sommeil,

dans leur splendeur en sourdine, dans le travail

clandestin, continu, empoisonnant et maintenant en vie,

en vie empoisonnée, la vie.

Macchine

Mi sveglio nella notte, e penso :

“ci devono essere, è necessario che ci siano”

e m’incammino, mentre intorno è buio,

“non è possibile che non ci siano”, e le cerco,

mi metto, camminando, di notte, a cercarle

una per una le macchine del mio appartamento.

A tastoni avanzo, aiutato da più piccole

macchine, facendo luce in zone circoscritte dello spazio,

le illumino, si fanno evidenti le piccole o grandi

corazze, alcune mute, altre in lievissimo tremolio

come di palpebra, basta appoggiare piano la punta

delle dita, le minime, calde vibrazioni, le quasi

organiche oscillazioni interne dei meccanismi

più ridotti, concentrati, dietro ed in fondo,

i motori, le ventole, la circolazione dei liquidi,

la pressione dei gas, tutte le passo in rassegna

puntando la luce, toccando con i polpastrelli

le macchine del mio appartamento.

Guardo, di notte, camminando su e giù,

pur conoscendo a memoria le sagome,

le loro disposizioni negli angoli, negli armadi,

nei vani delle pareti, le macchine,

le piccole come le grandi, attive o inattive,

a corona, a cerchio, a ragnatela buona,

come esse mi tengono in vita, come mi danno

vita, come mi tolgono il sonno, loro,

nel loro splendore in sordina, nel lavoro

clandestino, costante, avvelenando e tenendo

in vita, in velenosa vita, la vita.

*

Citrons

Il y a des endroits de l’appartement

inhabitables, d’autres presque trop

habités. Des chaises sur lesquelles

il est vain de s’asseoir, ou impossible

de penser, ou d’adopter une position

de vertébré adulte. Jour après jour,

les mètres carrés promis par l’agence

raccourcissent, mais sans dessein,

mal à propos.

Devant, il n’y a pas de ciel : des miroirs

d’existence dans le cadre fixe

de la fenêtre. Nuit ou matin,

c’est la même chose : la cuisine immobile

qu’anime de temps en temps la petite

vieille avalant sa soupe à la cuillère,

ses doigts émiettant des atomes de pain.

Ou la femme qui astique des heures

durant les sanitaires, puis s’allonge éreintée

sous le nuage bleuté de l’écran.

Ou la plus jeune, qui avant de dormir,

enfile devant le miroir l’entièreté

de sa garde-robe, en solitaire.

Les citrons sont par ici.

Un tas, dans le plat afghan,

prêts à tomber. Déformés,

gros comme des patates, avec,

sur l’écorce rugueuse, l’autocollant

Duck et la marque déposée. C’est le Maghrébin

le moins cher qui nous les a vendus.

De toute évidence, c’est elle

qui les boit, dans de l’eau froide

ou chaude, pour rien, pour être sûre,

pour la santé. Moi, je prends

les pelures difformes, pressées,

je regarde dans les alvéoles où se trouvait le jus

je regarde leur petit vide

dans les yeux.

Limoni

Ci sono zone dell’appartamento

inabitabili, altre fin troppo

abitate. Sedie su cui è vano

sedersi, o impossibile pensare,

o trovare una postura di adulto

vertebrato. I metri quadri

giurati dall’agenzia di giorno

in giorno raccorciano, ma senza

un ordine, a sproposito.

Di fronte, è senza cielo : specchi

d’esistenza nel quadro fisso

della finestra. Di notte o mattina,

è lo stesso : l’immota cucina

che l’anziana ogni tanto anima

ingoiando minestra da un cucchiaio,

le dita a mietere atomi di pane.

O la donna che strofina per ore

i sanitari, finché si allunga spossata

sotto la nube azzurra dello schermo.

O la più giovane, che allo specchio,

prima di dormire, indossa intero

il proprio guardaroba, solitaria.

Di qua stanno i limoni.

Un mucchio, nel piatto afgano,

pronti a cader fuori. Deformi,

grandi come patate, con l’adesivo

Duck e il marchio registrato

sulla scorza rugosa. Li ha venduti

il magrebino più a buon mercato.

Li beve lei, per ogni evenienza,

con acqua fredda o calda, per niente,

per sicurezza, salute. Io colgo

le loro bucce deformi, strizzate,

guardo nei vani dov’era il succo,

guardo il loro piccolo vuoto

negli occhi.