Cécile Wajsbrot | L’ange de l’histoire

Cécile Wajsbrot est en résidence d’écrivain pendant un an à Berlin. Elle a accepté de donner à remue.net les chroniques de ce séjour.

Voici la première, mars 2007, intitulée « L’ange de l’histoire ».

Dossier Cécile Wajsbrot.


Et je vais dans Berlin à la recherche d’une statue. Certes, je regarde les gens, je vois les bus, les trains qui passent sur des ponts suspendus, les métros, certes je vois les magasins, l’animation des rues, les arbres encore nus de l’hiver et je lis le journal qui, chaque jour, apporte des nouvelles du Darfour et de son épouvante, des nouvelles des efforts d’Angela Merkel pour réanimer l’Europe, toujours en soins intensifs, des nouvelles égrenant les morts d’Irak en même temps que, chaque jour, le tribut payé à l’histoire. L’exposition du musée Pouchkine à Moscou sur l’époque mérovingienne où les objets montrés - trophées de guerre emportés en 1945 et qui constituent la moitié de l’exposition - pour la première fois sont signalés comme tels. Le tribut à l’histoire, décision de justice qui autorise l’utilisation de la croix gammée barrée dans les manifestations contre les néo-nazis, mais même barrée, c’est la première fois que ce symbole est officiellement autorisé à reparaître. Les premières fois de cet ordre se succèdent, depuis quelques années, et il en reste sans doute beaucoup à franchir.
L’ange de l’histoire, écrivait Walter Benjamin dans un texte inspiré par l’Angelus Novus de Paul Klee – son ultime texte avant de se donner la mort – « l’ange de l’histoire […] a le visage tourné vers le passé… Il voudrait s’attarder, réveiller les morts, rassembler ce qui fut détruit. Mais une tempête souffle du paradis […] qui l’entraîne irrésistiblement vers ce futur auquel il tourne le dos. […] Cette tempête, voilà ce que nous appelons le progrès. » Nous en sommes là aussi, au carrefour des temps, immobiles ou arc-boutés, incertains, à la recherche d’une direction, pris sous des vents contraires.
Je regarde les gens, dans la rue, apparemment insensibles aux péripéties de l’histoire ou de l’actualité, et qui vont travailler, faire des courses ou qui se promènent, comme à Paris, comme partout. Ils sont de moins en moins nombreux à avoir l’âge d’avoir participé, d’une façon ou d’une autre, à la terreur du XXe siècle. Ceux qui marchent aujourd’hui dans les rues de Berlin sont leurs enfants ou leurs petits-enfants, ou leurs arrière-petits-enfants. Certains portent le poids du passé, de la faute – de ce péché laïque originel – le porteront toute leur vie, certains sont écrasés, d’autres révoltés, d’autres travaillent, décortiquent, dissèquent tout ce qui se rapporte à cette période, beaucoup continuent de lire la suite de l’histoire le regard tourné vers le passé – vers ce passé – mais beaucoup aussi l’écartent du geste, et veulent l’ignorer. De toute façon, cette équation possède tant d’inconnues qu’elle est impossible à résoudre – comment se trouver à la juste distance, ni trop près (et hypnotisé, happé par les tourbillons du passé), ni trop loin (et indifférent, ou simplement sans intelligence devant la vie).
Je regarde les gens mais souvent je lève les yeux. Je n’étais pas encore partie quand on m’a parlé d’une statue, près de l’île aux musées, dans un jardin, d’une statue – un homme qui tend les bras et tourne le visage de l’autre côté, un homme qui tend les bras vers le futur en regardant le passé. Encore un angelus novus, encore un ange de l’histoire incarné. J’étais sûre de le trouver même si je ne l’avais jamais vu, jamais remarqué au cours de mes incursions précédentes dans la ville, j’en étais d’autant plus sûre que la raison de ma présence à Berlin était cette île aux musées dont je voulais approfondir l’histoire et la topographie pour en faire le cadre, peut-être, de mon prochain roman. Ainsi suis-je maintenant dans cet état d’ouverture aux possibles qui caractérise la période d’avant l’écriture, où tout semble pouvoir entrer dans le roman futur, où portes et fenêtres sont grandes ouvertes, où rien ne dit que ne jaillira pas enfin l’œuvre totale que chacun rêve d’écrire, où les coïncidences, le hasard - les rencontres - tout converge vers ce qu’on envisage. Depuis quelques jours, si je regarde, si je reviens sur les lieux pour me pénétrer des formes, de l’atmosphère, et retenir l’histoire autant que l’aspect des cinq musées de l’île citadine – le vieux musée, le plus ancien, qui abrite les collections antiques, le nouveau musée actuellement en restauration et pour deux ans encore, la galerie de peinture ancienne, où sont revenus les tableaux du romantisme allemand et ceux de l’impressionnisme français, et encore le musée Pergamon, spécialement conçu pour exposer le résultat des fouilles archéologiques de Schliemann à Troie, et puis, à la pointe nord de l’île, le Bode Museum qui vient de rouvrir après des années de travaux et contient une collection de sculptures du Moyen Age à l’époque classique – si je regarde la statue équestre de Frédéric-Guillaume IV, roi de Prusse et ami des arts, le Semeur, au geste simple et concentré qui appartient aux figures du sculpteur belge Constantin Meunier consacrées au travail, comme ses mineurs, ses ouvriers des chantiers navals qu’il façonnait de la même manière claire et efficace tandis que son ami Émile Verhaeren écrivait les beaux poèmes des Villes tentaculaires, si je regarde et parcours ce jardin, vestige de l’ancien château qui borde l’île du côté sud, je ne vois qu’une pelouse rase, nulle ligne verticale ne tente d’atteindre le ciel et l’homme – est-il de bronze, de pierre, est-ce bien un homme ? – celui qui ouvre les bras à l’avenir et regarde vers le passé, l’homme demeure invisible.
N’ayant rien vu se dessiner sur les pelouses ou au milieu des arbres, ne voyant rien dans les jardins et sous les péristyles imités de l’Antiquité, rien d’un musée à l’autre ou sous les chemins, dans les détours, j’ai levé les yeux vers les statues qui bordent les ponts menant vers l’île, les statues qui montent la garde au sommet des frontons, les aigles, les guerriers, les allégories de la victoire ou de la défaite, les représentations de l’art, les figures mythologiques, et j’ai découvert tout un peuple de pierre, habitants silencieux de la ville, immobiles comme il nous arrive de l’être au carrefour des temps mais eux le sont toujours, témoins des pires combats, des prises de pouvoir et des libérations, immobiles mais parfois détruits ou restaurés, déplacés, replacés, passeurs d’une rive du temps à l’autre – les habitants réels de cette île aux musées.

© Cécile Wajsbrot

28 mars 2007
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