Une parole juste humaine

Samedi

Longue marche ce matin dans les collines aux formes douces qui dominent la vallée de la Charente. Au-delà des champs à la peau noire ou grise tout juste travaillés pour les semailles de printemps, avec cette rectitude du geste que d’Aubigné, un voisin, admirait tant, l’horizon plus lisible que jamais. C’est toujours le même sentiment lorsque je reviens dans ce pays : son adéquation secrète avec un rêve de joie qui me travaille et dont la terre respire. Mais rêver la joie est-ce encore possible, n’est-ce pas tout simplement le vestige d’une confiance puérile.
Cela dit, printemps pour printemps, pourquoi ne pas s’appuyer sur la douceur d’ici, où les champs sont propres, comme le dit l’étymologie de Chaniers, le village où je suis revenu pour dix jours, pourquoi ne pas se reposer sur la justesse de ce travail afin d’inventer l’espoir pour lequel parie l’autre printemps, celui des poètes ?

Or le réel découd le rêve : j’apprends que la Centre-Europe qui doit relier à l’océan l’est lointain va cisailler ces collines de quatre voies de béton. Poète, diras-tu : « quelle désolation s’abat sur nous » ? Non, ce serait la protestation des faibles. « Quelle parole », plutôt, « quels rythmes de la parole, inventeront le chant de ces lignes tout en gardant cette terre contre la violence technologique ? » Voilà l’enjeu de la poésie : c’est vers là que se tourne notre espoir.
PS. Sur une page du Figaro, croisé les sosies Bush et Blair côte à côte, raides comme au musée Grévin. Me suis demandé qui leur cirait si magnifiquement les pompes.

Dimanche

Le rêve d’hier appartient-il à la doxa des « intellectuels » dont tel ministre a récemment fustigé la « colossale finesse » ? Son ricanement, à celui-là, m’a renvoyé à l’ironie dont Montesquieu écorche son capitaine du commerce triangulaire lorsqu’il lui fait dénoncer les « petits esprits » qui protestent contre la raison économique d’alors. Je l’ai signée, moi aussi, la pétition des Inrockuptibles. Du fond de campagne où je me trouve je n’ai pas le sentiment d’appartenir à une coterie parisienne. Ça me fait bien rire. Et du reste la plate-forme que dessinent 70000 signatures ne relève plus tout à fait du groupuscule.

Ce matin, une fois chargés les poêles, les cheminées et la cuisinière, car la vieille maison vous impose des procédures archaïques, on relit les dernières épreuves du futur livre de poésie à paraître l’été prochain à Cheyne. Et c’est toujours, à voir retourner vers soi cet étranger, le texte imprimé, la même surprise et la même inquiétude, quelle que soit par ailleurs la confiance qu’on a dans l’éditeur qui vous épaule depuis plus de vingt ans. L’étrange texte vous dit depuis la distance qu’instaurent ces épreuves au kilomètre : prends tes responsabilités ; oui, c’est bien toi qui as écrit. Mais quoi donc dans tout ça est vraiment nécessaire, le titre, l’architecture de l’ensemble, le détail ? La seule question, c’est : est-on toujours au monde, toujours fidèle au monde, seule exigence qui légitime l’écriture.

Lundi

On ne nommera pas ceux dont la rumeur des procès ou les singeries sur podium font l’actualité dans l’horreur ou la bêtise ; ce devrait être un principe éthique. Ni nommer, ni montrer. Rappeler seulement les mots de Simone Weil sur Hitler : le rêve de tous les faux grands hommes et des criminels est d’entrer dans l’Histoire ; plus on parle d’eux, plus ils y sont. « Distribuer autrement le sentiment de la grandeur », telle serait l’exigence, mais Weil ajoute aussitôt qu’une pression sociale « aussi lourde que celle de l’atmosphère » aliène ce beau désir.

Je regarde avec émotion la photo que publie le supplément du Monde consacré au « siècle de Dali ». Elle date de 35. On y voit discuter Breton, Dali, Crevel et Eluard. C’est encore le temps de la poésie conquérante ; je devine dans ces regards croisés l’intransigeance qui fut leur vérité et dont Char témoignera un peu plus tard ainsi : « je ne plaisante pas avec les porcs ». Injonction toujours pertinente. Mais la poésie contemporaine est plus humble ; elle se défie des postures prophétiques, soupçonne de mascarade les images et la rhétorique qui les véhicule ; une telle hauteur la met mal à l’aise. Sa faim, c’est une parole simplement humaine.

On a tout dit de la journée des femmes. Au risque de paraître phallo/miso/gavé, ou tout simplement vieux con, j’avoue me demander depuis longtemps s’il y a une spécificité de l’écriture féminine, au sens où Deleuze parlait d’un « devenir femme » de l’écriture. Question à poser par exemple aux neuf écrivaines que Grands fonds a publiées. Tiens, je la leur pose. On verra qui parmi elles lit Libé. Et ce qu’en penseront mes amis de remue.net.

Mardi

Pas besoin de chercher loin ce matin pour savoir ce qui mérite enfin qu’on tienne parole contre la dérive obscène et chaotique des nouvelles, à défaut peut-être d’avoir appris où et quand se taire, et c’est la boucle de Van den Heede, ces 24.300 milles courus d’un seul souffle ; et dont sa voix légère et amusée a ponctué les rendez-vous radiophoniques avec l’amabilité bienveillante et distante à la fois de ceux, à nouveau, « qui ne plaisantent pas avec les porcs ». Je vais vous dire : le petit plaisancier qui s’émerveille naïvement d’avoir vu pointer quelquefois la Giraglia sous son étrave, c’est à peine s’il ose se représenter l’enthousiasme de ces marins si constamment fidèles à eux-mêmes. On devine leur solitude et leurs souffrances ; mais moi, je pense surtout aux joies de VDH, je me figure des joies qui durent des jours entiers à chevaucher à rebrousse-mer et vents la houle longue du Pacifique, joies qui vous coupent le souffle quand vous voyez passer sur votre arrière l’un des grands caps ; on dit que dans les 50es il chante, VDH, et moi je pense que souvent l’évidence a dû le saisir qu’il y était vraiment, là où en effet on ne plaisante plus, là où il fallait qu’il soit, où bien peu ont le courage de se tenir. Là où on chante. D’où la joie. Et merci à lui.

Mercredi

Aujourd’hui, retour vers le sud en suivant d’un coup d’aile la pente de l’autoroute, neuf cents bornes en très bonne compagnie : traversant à 12 h. « les vertes prairies de la Charente » où Hölderlin reconnaît sa patrie, puis, à Pons, « les carreaux mesurés » d’Agrippa. 13h45, c’est Bordeaux et Montaigne, « pour moi donc, j’aime la vie » ; 14h07, La Brède et le baron appliqué à disséquer sa langue de mouton, rêvant aux Troglodytes, à la vertu qui toujours nous manque, ce que confirme France Info ; 16h20, Montauban sur babord, on évoque Serres et les gravières de Garonne ; 16h.35, beau hasard objectif, Lodéon fait entendre le Requiem de Dvorak alors qu’on traverse Toulouse à l’heure où elle et Serge Pey aux bâtons de paroles, avec des milliers d’amis, portent en terre le bon Nougaro.
A partir d’ici la langue chante contre la barbarie d’où qu’elle vienne, trobar clus et Cathares confondus, et on arrive à Carcassonne où veille Bousquet, « un homme grand, c’est une vie manquée », à bon entendeur salut ; suivant la voie Domitia, on passe Arles, on salue Suarès, le dormant des Baux, et puis on entre dans la nuit, on s’y égare même faute d’avoir vu à temps les bons panneaux ; la fatigue vient, on oublie de songer aux alliés substantiels, dans le lointain à gauche, Char, Jourdan, Jaccottet. On se couchera passé 1h., des bandes blanches plein la cervelle, mais se disant aussi que, décidément, on se connaît beaucoup d’épaules pour nous aider à vivre.

Jeudi

Sur la route, hier, je me demandais aussi comment tenir d’une seule main les fils du réel, comment coudre d’une voix tenue et juste ce tissu dont la trame sans cesse se déchire ; la route trace un graphe abstrait, ouvre un temps artificiel, on s’y assoupit dans l’illusion d’une coulée heureuse, de la vitesse et du temps maîtrisés sous la seule domination des faucons crécerelle et des buses tout proches.

Et puis ce matin, à nouveau, et comme de juste, c’est Madrid.
Dans ce poème, écrit il y a peu, le réel m’impose à nouveau de changer un mot ; là où j’avais écrit « l’étrange », l’Histoire impose « l’horreur » :
Ici ou là-bas

c’est toujours le même monde

et l’horreur

enfoncée comme un coin

dans le jour banal

Vendredi

« Terreur sans nom », titre Libé ce matin.
Mais pas sans mots. Quelle cohorte en effet pour tenter de saisir ce qui pourtant semble dénier toute légitimité à la parole, que de mots contournés où la langue s’affole, déconnectée de ses sources, ne pouvant plus rien faire d’autre peut-être que laisser tourner à vide les métaphores et s’inventer un idiome pauvre pour l’indicible : le territoire espagnol n’est plus un « sanctuaire », le terrorisme connaît des « cellules dormantes », ce qui se passe serait « surréaliste », l’attentat est « aveugle ». Et que dire en effet quand celui qui me tue est sans visage ?

L’espoir, Jean-Pierre ? Le voici : que nous soyons fidèles toujours, malgré tout ce sang flagellé sur les murs, à une promesse jusqu’ici pourtant jamais tenue, à une aurore imprévisible, mais dont la lueur imaginée nous tient debout sur le tranchant des heures. L’espoir, oui, aussi fragile que celui dont Verlaine, par deux fois dans le même poème, fait briller la pointe vive. Verlaine, ce clochard extrême, cet ivrogne attelé à l’absinthe qui fut « sa fée verte », Verlaine qui nous rassure ainsi. (Et pourtant, dix-huit ans auparavant, dans Paris sous la neige, à l’aube d’un 26 janvier, la poésie s’était pendue rue de la Vielle-Lanterne.) Mais Verlaine, donc, qui écrit :

L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable

(...)

L’espoir luit comme un caillou dans un creux.

Jean-Marie Barnaud - mars 2004