Une littérature qui tient au corps, Pancake de Philippe Boisnard

Pancake, de Philippe Boisnard : aux éditions Hermaphrodite, mars 2007, 158 p., 16€


« Pancake est son premier roman », c’est l’indication de la 4è de couverture, il s’agit donc d’un roman et c’est à partir de cette catégorie de fiction que doit se lire ce texte aride, ce roman à tendance dure. Revenons sur cette indication parce que Philippe Boisnard n’est pas un romancier, il s’est fait connaître par des textes qui intéressent la poésie expérimentale, publiant en revues, par des performances multimédia, par des textes théoriques entre questions littéraires et philosophiques. Enfin, c’est quelqu’un qui est à l’affût des créations actuelles, par son site Internet Libr-critique, qui n’a de cesse de les présenter, de les interroger.

Un roman donc. A quoi ça sert ? A quoi le roman peut-il bien être utile en tant que forme d’expression à Philippe Boisnard. Pouvait jusqu’ici très bien s’imaginer qu’il s’agissait d’une forme qui lui était étrangère. Un roman permet d’être une personne, de faire croire que cette personne est soi qui écrit et ainsi donner toute l’impression de la vraisemblance. Le personnage de cette fiction, l’unique personne, habite Arras ; de même Philippe Boisnard. Apporter de la crédibilité à cette personne qui parle sans interruption, lui fournir tout le crédit nécessaire et donner cette impression que cette personne est soi qui écrit, parce que de cette fiction il est important qu’on y croit, qu’on s’y sente un peu soi, qu’on y soit, bref qu’on n’y soit pas extérieur, et même : qu’on n’y soit pas à son extérieur. Et puisque tout est double dans ce texte intitulé « Pancake », il faut dire rapidement : parce que cette fiction est extraordinaire, c’est-à-dire que ce n’est pas possible, la déformation organique de cette personne n’existe pas, et même dire qu’elle n’existera pas. On en est là où se met tout l’avantage du roman, se pense ici, de même qu’à un lointain souvenir, à la « Métamorphose » de Kafka, à la crédibilité du cafard.

Alors cette règle : une manière de rendre une personne de fiction existante est de faire que le statut du texte écrit soit celui du roman.

Chronologie.

Une chronologie linéaire, simple, dans l’ordre du temps, constamment dans le présent. Cette personne roule jusqu’à Arras. Problèmes digestifs. Le ventre, son contenu, la manière de sortir son contenu, sont ses principales préoccupations. Il rentre chez lui après le repas de Noël, longue route, il a la nausée, il est environ 22h. Page 21, abruptement, de la même manière que cela doit arriver, le viol, contre lui par plusieurs hommes.

Retour sur Arras. Tenter de s’en sortir, « continuum : recoller le recto du 24 décembre & le verso du 26. Recoller cicatriser, abraser la trace. Qu’il n’y ait plus rien. Mais comment recoller, une chienne de douleur gratte dans mon crâne, fait suinter la blessure & m’expose à ma mort. »Et là l’évènement de la fiction, là où cela va tenir, un trou en le ventre. « Mais là, oui, le trou dernier avatar du théâtre de mon corps, le trou qui s’ouvre comme les ouïes des poissons, qui s’ouvre se dilate & absorbe l’air. »

Le trou et le viol sont liés. Sans doutes ? Les questions du lecteur sont partagées avec cette personne qui doit tenir sa vie de sa particularité physique, de son corps inédit.

Tenir sa vie. « Elle me quitta ne pouvant supporter le trou du ventre. » Puis déménager d’Arras pour Paris. Travailler dans un fast-food. Se faire virer, par dénonciation de son ex-compagne. Le trou est là. Manger ce qu’il contient, manger ses propres organes. « La nouvelle logique du corps, en arriver à me dévorer pour continuer à être, paradoxe de la pauvreté, la survit se construit, je le comprends, dans cette automutilation. » « Devoir pour survivre laminer ma propre matière de mes dents, en être réduit à me donner en pâture à ma faim. »

En découvrir toujours : « Etre encore vivant, après tant de jours à piocher dans mon ventre le peu d’espoir d’une vie qui se poursuit autarcique. Je ne sais comment cela repousse, mais toujours à l’intérieur de quoi me nourrir, toujours de quoi arracher. »

Alors la logique, la logique du monde, la logique du capitalisme, intervient. Si la fiction invente l’auto-anthropophagie de cette personne, la logique va utiliser cette idée de fiction, va la produire : « Je réalise que mon corps est une réelle richesse, en quelque sorte une matière première infinie dont je pourrai faire le commerce. »

Voici de quel excès est capable la littérature c’est page 122-123. « le dire : selon les critères de prolifération des consommables mon corps représente le produit rare qui obéit au critère de luxe. »Logique excessive qui continue sa course, aller d’en la fiction jusqu’au bout, alors « la nuit pour respecter les carnets de commande des usines faisant des plats cuisinés estampillés de mon nom, me faire arracher des milliers de fois chaque organe de mes viscères. Etre devenu le cheptel infini de la population mondiale ». Fatalement « le trou béant s’est ouvert en bouche. » Le ventre a faim, ou plutôt s’agir d’un échange, et cela prend des proportions mondiales, des proportions à la taille cosmique, « le système solaire s’est résorbé durant la nuit dans mon ventre, à l’intérieur ça grouille, la matière trop importante s’est condensée en une boule incandescente. » Cette personne devient-elle un trou noir ?

Comment une particularité physique individuelle va toucher le monde complet ?

La logique de cette fiction est développée jusqu’à son terme, il fallait une fin mondiale, et même une fin interplanétaire. Parce que.

Parce que cette personne qui voyage jusqu’à Arras pour rentrer chez lui et qui digère son repas de Noël, c’est peu intéressant. Et ce viol vient là terrible, terrifiant, cru, hypnotique. Il faut des pages pour s’en remettre, se dire qu’on est encore vivant. Disons le tout court : il faut du courage et parfois de la persévérance pour lire les soixante premières pages. Passée cette étape, le texte devient passionnant.

Lorsque le texte bascule du particulier au général, à cette ambition folle qui est de faire manger ses organes au monde entier, est atteint l’ambition que devrait posséder intrinsèquement toute fiction à personnage : faire du particulier un général mondial. Parce que voici de l’inédit : faire manger ses organes, mieux, conquérir le monde en faisant ingurgiter ses organes, en les cuisinant, comment se rendre appétissant. Est-ce cela un corps sans organe ? Est-ce cela un roman : inventer des exagérations ?

Des exagérations de langage. Conjuguer les verbes à l’infinitif. Voici une forme d’expression qui a tendance à l’infinitif, qui empêche alors la conjugaison, une langue qui donne ses ordres, qui organise la fiction. Donner l’effet de définitions. Se tenir au bord de la langue philosophique, cela démange, mais ne jamais tomber, maintenir la frontière et s’y tenir. La langue est dure, la langue est âpre, elle est chargée…elle avale pour se le mettre en le ventre.

Dominiq Jenvrey - 18 avril 2007